Paroles et Portraits

Philippe Bohn pousse Air Sénégal à l’envol

Philippe Bohn, ancien corporate vice-président chez EADS, vient d’être nommé à la direction d’Air Sénégal par le Président Macky Sall. Pourquoi le Chef de l’État sénégalais a-t-il choisi de placer ce capitaine d’industrie français, rompu aux arcanes de l’Afrique, à la tête de la nouvelle compagnie aérienne sénégalaise ? Portrait in situ.

Par Dimitri Friedman - © DR

Philippe Bohn en convient, il aime les challenges, et son CV (cf. encadré) plaide en sa faveur dans ce domaine. Entre Bruxelles, Paris et Dakar, difficile de l’intercepter tant il bouge pour boucler le dossier de la compagnie Air Sénégal SA. Dans un marché aérien africain en pleine expansion, où de petites compagnies (RwandAir, Asky Airlines et Air Côte d’Ivoire) sont en train d’éclore et où d’anciennes (Ethiopian Airlines, Royal Air Maroc) renforcent leurs positions par l’ouverture de nouvelles lignes, ce nouveau fleuron de l’aviation civile ouest-africaine apparaît comme une jeune pousse que Philippe Bohn entend bien porter sur les fonts baptismaux. Ce challenge n’est pas exempt de risques si l’on considère que des échecs successifs ont marqué l’aviation sénégalaise ces 20 dernières années (Air Afrique en 2002, Air Sénégal International en 2009 et Sénégal Airlines en 2016), et que dans la région, d’autres compagnies ont connu le même sort, comme récemment ECAir au Congo.
Ce n’est pas pour décourager cet adepte du yoga ashtanga, tant les perspectives de développement et sa propre expertise sont à la hauteur. Aussi est-il naturel que Philippe Bohn ne soit pas resté longtemps à attendre sur le tarmac. L’ex-corporate vice-président d’European Aeronautic Defence and Space Company (EADS) – que courtisait une autre compagnie aérienne du continent – a répondu à l’appel du Président Macky Sall : « Je le connais depuis longtemps, dit-il, et ai pour lui une très respectueuse et ancienne amitié. Mais ce qui m’a convaincu, c’est la mise en œuvre concrète des moyens pour réaliser l’objectif, et la volonté politique. »

Les raisons d’un choix

En route vers le succès pour la nouvelle compagnie ? « Je n’ai pas la prétention de détenir la vérité sur toutes choses », avoue Philippe Bohn avec modestie. D’autant qu’il vient juste d’être nommé à ce poste. Cependant, pour autant que la copie-stratégie soit évidente, elle n’est pas simple à appliquer. Or, « avec un gouvernement et un Chef de l’État qui ont une stratégie affirmée et une volonté forte de donner toutes ses chances à ce projet aéronautique, cette tentative doit être un succès. » Et Philippe Bohn de louer la compétence de Macky Sall, son background d’ingénieur et sa vision politique à long terme.
Aux arguments solides du gouvernement et à « sa vision factuelle », il convient selon lui d’ajouter d’autres atouts plus prosaïques : d’abord la capitalisation « sérieuse » de l’entreprise par l’État (40 milliards de francs CFA), et ensuite les éléments géocommerciaux qui plaident pour la mise en œuvre de l’expérience. Dakar est le hub naturel d’un espace de 1,3 milliard d’habitants dans un rayon de moins de 6 heures de vol. Les chiffres de l’accroissement de la population subsaharienne pour les 20 ans à venir corroborent le pari sénégalais.
Quid du financement à long terme ? « Une compagnie aérienne est une activité qui est très consommatrice de cash. Il faut beaucoup d’argent dès le départ car louer des avions, mettre en place une masse salariale et engager des opérations, ça coûte cher. Mais il nous faudra aller plus loin en termes de capital en fonction du nombre d’avions qu’on décidera de mettre en opération. On garde donc à l’esprit l’idée, dans un second temps, de faire rentrer d’autres actionnaires, dès que l’entreprise sera suffisamment attractive. Longtemps, de grandes institutions internationales se sont tenues à l’écart des compagnies aériennes, mais cette position est en train d’évoluer. »
Pas question donc « de confondre vitesse et précipitation ». La prudence reste de mise tant que le plan de vol n’est pas affiné. « Sur le plan sous-régional, c’est un marché très concurrentiel et on n’arrive pas avec un esprit de conquête, mais de coopération. Il y a des opérateurs en place que nous considérons comme amis et avec qui l’on pourra mettre sur pied des actions communes. Sur le marché intercontinental, le Sénégal a beaucoup d’atouts. » La place de la compagnie se profile donc entre les destinations touristiques (Cap Skirring), d’affaires et de visites familiales (Dakar), « sans oublier la ville qui a joué un rôle majeur dans l’histoire de l’aviation avec Mermoz et Saint-Exupéry, Saint-Louis du Sénégal ».

Un environnement favorable

Preuve que le gouvernement croit avec force en ce projet, le nouvel Aéroport international Blaise-Diagne de Dakar est terminé. Il sera inauguré en décembre prochain. « Pour ce que j’en ai vu, c’est une grande réussite », estime le tout nouveau promu. S’il est un point sur lequel il insiste volontiers, c’est la rigueur qu’il va imposer, à la fois dans la gestion – pour ne pas tomber dans les ornières des petites compagnies, en faisant voyager beaucoup de monde à moindre coût, voire à titre gratuit – et dans le respect des standards. « Nous avons l’ambition d’être une compagnie intercontinentale. Nous allons construire l’entreprise sur les normes internationales de l’OACI, les plus strictes et les plus sérieuses. »
Le respect des procédures et des audits internationaux ne lui inspire aucune appréhension. Ce dernier point est sans doute la raison pour laquelle le gouvernement sénégalais a souhaité mettre en place une équipe internationale à la tête de la compagnie. « L’autre raison tient dans la maîtrise nécessaire des coûts et d’un système de ticketing bien en place. » Mais il va sans dire que le carnet d’adresses aéronautique international de Philippe Bohn n’est pas non plus étranger à ce choix.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 11