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Françafrique : le franc CFA est-il condamné ?

La crise des matières premières que traverse l’Afrique centrale depuis fin 2014 remet sur la table l’épineuse question de la souveraineté monétaire des États africains. Et si le débat autour de la sortie du franc CFA était totalement biaisé ?

Par Pius Moulolo © Shutterstock - ppart

Après la manifestation historique du 7 janvier 2014 contre le franc CFA, puis celle du 11 février 2017 qui a touché plus de 25 pays et une trentaine de villes dans le monde, le Front anti-CFA a refait surface le 8 avril avec une mobilisation internationale devant les ambassades de France en Afrique francophone, en Europe et sur la place des Invalides à Paris, devant le ministère des Affaires étrangères. « Dans l’hypothèse où, en dépit du bon sens, les dirigeants français feraient obstacle aux aspirations légitimes des peuples africains, l’ONG Urgences Panafricanistes se réserve le droit d’envisager des campagnes de sanctions économiques ciblées contre les entreprises françaises opérant en Afrique », pouvait-on lire sur la page officielle de ce mouvement créé en 2016 et organisé autour de la personne du très controversé Kemi Séba, de nationalité française, activiste panafricaniste radical, par ailleurs « racialiste » anti-Blancs et antisémite. Théorisé par des éminences grises telles que l’économiste ivoirien Nicolas Agbohou, le mouvement a pris de l’ampleur, suscitant l’adhésion de plusieurs Chefs d’État africains. Par exemple pour Idriss Déby Itno, Président du Tchad, la survivance du franc CFA ne doit plus aujourd’hui être une « question taboue ».

Un franc des colonies ?

Dans son ouvrage intitulé Le Franc CFA et l’Euro contre l’Afrique, Nicolas Agbohou, également Pr à l’université de Saint-Quentin (France), arguant des « origines nazies » du franc CFA, offre une analyse critique des quatre principes fondateurs qui constituent de véritables goulots d’étranglement pour les 15 pays de la zone franc : la fixité des parités, le compte des opérations, la libre convertibilité et la libre transférabilité du franc CFA.
La première Convention de coopération monétaire du 23 novembre 1972 stipule en effet que 65 % des réserves de change des États membres de l’espace Cemac doivent être placés sur un compte du Trésor public français. Cette Convention a été modifiée par celle du 5 janvier 2007, qui revoit ce taux à 50 %. Ce qui revient à placer les économies africaines sous tutelle de la France, laquelle tire bénéfice, sans contrepartie, des intérêts générés par le franc CFA.
Le principe de fixité des parités stipule en effet qu’un euro doit être échangé au taux fixe de 655,957 francs CFA, ce qui bloque toute possibilité de manipuler son taux de change en fonction de la conjoncture économique, à l’exemple du dollar américain. Cela expose les pays de la zone franc à une austérité perpétuelle, avec des dévaluations programmées, à l’exemple de celle de 1994. Se pose au final le problème de la libre convertibilité entre le franc de la zone Uemoa et celui de la BEAC. Le commerce intra-africain se trouve paralysé par une hémorragie financière, avec une fuite perpétuelle des capitaux vers la France.

Au-delà des clichés…

Des arguments certes solides et éminemment incontestables. Toutefois, le mouvement anti-CFA a souvent été accusé de confondre lutte anticoloniale et lutte pour le développement, qui renvoie à la révolution industrielle, dans un contexte d’économie mondialisée. Le concept d’indépendance monétaire perd ainsi de sa pertinence au profit de celui de marge de manœuvre. C’est du moins la position défendue par l’économiste camerounais Dieudonné Essomba, pour qui plus un pays est développé, plus sa marge de manœuvre est grande, et inversement. Pour le cas d’un État comme le Cameroun qui dépend à plus de 90 % des recettes d’exportation, « tout se passe comme dans une toile d’araignée qui l’englue chaque fois qu’il tente d’agir ».
Comme solution miracle, il propose la « monnaie binaire », sur le principe des monnaies complémentaires d’Europe, comme c’est le cas en Suisse. Il s’agirait de créer une monnaie locale adossée au franc CFA, mais dont le pouvoir d’achat ne sortirait pas du pays. Ce qui permettrait de relancer la consommation interne et booster la croissance. « La conclusion fondamentale que nous tirons de cette simulation est que nous n’avons pas de problème de monnaie, mais un problème de système monétaire adapté à nos économies trop petites et trop faibles. Ces pays ne peuvent donc se développer, ni avec le CFA ni avec une monnaie souveraine… Même si nous adoptons une monnaie souveraine, celle-ci doit absolument être binaire pour présenter une quelconque utilité », relevait-il en substance.
Les grands projets d’investissements tous azimuts ont en effet placé une grande partie de ces États dans une situation économique chaotique, avec un « bilan devise » totalement désastreux. « D’où cette campagne anti-CFA qui, bien loin de tuer comme autrefois, se trouve subitement dotée de moyens puissants, de l’argent, de postes et de soutiens », soulignait Dieudonné Essomba en conclusion. Du coup, la question de fond se pose. Et si la partie de poker avait mal tourné après plus d’un siècle d’embellie rentière ? Et si la France voulait elle-même se débarrasser d’un franc CFA devenu trop encombrant et trop coûteux au vu de la conjoncture internationale actuelle ? La réponse se trouve peut-être dans ces multiples manifestations anti-CFA qui prennent de plus en plus des allures de diversion. Le panafricanisme serait-il subitement devenu un business très lucratif ?

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 11