Investigation

L’Afrique est-elle prête pour le grand chambardement démographique ?

C’est une opinion optimiste couramment répandue : la démographie en Afrique va faire de ce continent la future usine du monde et accélérer son développement. Oui, sous certaines conditions…

Par Dimitri Friedman - © shutterstock - Anton_Ivanov

Les chiffres donnent le tournis… D’après le Rapport Data de l’organisation internationale ONE, « Financer le siècle africain », d’ici à 2050, la population des jeunes en Afrique sera dix fois supérieure à celle de l’Europe. Une chance ou une bombe à retardement pour le continent, qui comptera alors (estimation de l’ONU) 2,5 milliards d’habitants, dont la moitié de moins de 25 ans ? Que pourront faire les gouvernements, en premier lieu ceux d’Afrique, pour faire une place sur le marché de l’emploi aux 450 millions de nouveaux arrivants entre 2015 et 2035 ? Le taux de chômage, s’il ne change pas globalement, représenterait plus de 40 millions de personnes ! Une menace pour la stabilité du continent et le risque d’une crise migratoire sans précédent tout au long du XXIe siècle. Voilà les perspectives peu encourageantes de la démographie africaine.
Si l’on cherche des solutions, les grands rendez-vous internationaux de cette fin d’année nous laissent plutôt dans l’expectative. Le sommet Compact with Africa, qui a réuni cinq chefs d’État africains (dont Macky Sall) et Angela Merkel en marge du G20 (12 juin), le sommet de l’Union africaine (3 juillet) et le sommet Union européenne - Afrique d’Abidjan (28 novembre) semblent plus axés sur l’aide économique ou le développement de partenariats publics-privés favorables à l’emploi que sur le phénomène de l’explosion démographique lui-même. Or le taux de natalité en Afrique – principalement subsaharienne – est en moyenne de 2,7 %, contre 1 % au niveau mondial et seulement 0,4 % dans les pays occidentaux. Sans compter la hausse de l’espérance de vie, passée de 36 ans dans les années 1950 à 57 ans aujourd’hui.

Une démographie à risque ?

Certains économistes comptent sur ce qu’on appelle un « dividende démographique », autrement dit une augmentation soudaine du nombre d’actifs, qui deviendrait largement supérieur à celui des enfants et des personnes âgées. Un tel phénomène serait susceptible, disent-ils, d’emballer la croissance économique, et de booster l’offre et la demande, comme ce fut le cas pour la Chine.
Ce ne sera possible qu’à condition que cette population qui entre sur le marché du travail soit bien formée. Or beaucoup de jeunes ne sont pas scolarisés (40 % dans la région du lac Tchad), pour diverses raisons liées en partie à l’insécurité. Concernant cet aspect, le niveau actuel de la croissance (3,2 % en moyenne prévus pour 2018 contre 1,6 % en 2016) sur l’ensemble des pays du continent est encourageant. Les programmes de formation d’élites et de catégories moyennes mis en route au Congo-Brazzaville, au Gabon, au Cameroun, en Côte d’Ivoire ou au Sénégal, qui a connu une croissance record de 6 % l’année passée, sont à cet égard encourageants.
Mais pour que cet élan soit durable, il faut que ces programmes s’associent à des politiques qui tiennent compte des contraintes économiques (exemple : la chute des cours des matières premières), écologiques, monétaires (la stabilité du franc CFA), technologiques et de bonne gouvernance. Or, en ces domaines, l’Afrique affiche des résultats mitigés selon les États. Si en ce qui concerne la gouvernance, des progrès ont été accomplis au Sénégal ou au Burkina Faso, dans la bande sahélienne – Mali, Niger – l’instabilité règne toujours.
Sur d’autres plans, comme le progrès technologique, l’Afrique est à la fois un pionnier, par exemple dans le domaine du paiement mobile – qu’utilise 25 % de la population en Côte d’Ivoire –, et le continent de tous les retards en matière de révolution numérique, par manque d’infrastructures et de personnel qualifié.

Les solutions existent

Le rapport 2015 de la Banque mondiale (« Africa’s Demographic Transition: Dividend or Disaster? ») concluait qu’avec des mesures appropriées, comme l’abaissement des taux de fécondité et l’amélioration de l’éducation et de la santé, en particulier pour les femmes et les jeunes filles, les États pourront ressentir les effets positifs de l’évolution démographique sur leur développement. Selon Makhtar Diop, vice-président de la Banque mondiale pour la région Afrique, « l’explosion démographique africaine ne pourra contribuer à la croissance économique sans des investissements appropriés dans le capital humain.Les nouveaux venus sur le marché du travail devront avoir une éducation de qualité et accès à des soins de santé afin que l’Afrique puisse bénéficier du dividende démographique. »
C’est pourquoi le Rapport Data de ONE est plus optimiste, à condition que l’explosion démographique à venir soit accompagnée de mesures mettant à contribution les pays occidentaux qui devraient doubler leurs investissements dans l’éducation, l’emploi et l’émancipation, ce qui pourrait déboucher sur une augmentation du PIB du continent de 500 milliards de dollars par an, soit environ un tiers du PIB actuel de l’Afrique subsaharienne. Ces solutions ont été identifiées dans une feuille de route fixée par le sommet de l’UA en 2016 ; elles prévoient la maîtrise de la démographie par les voies classiques (planning familial, etc.), mais supposent aussi que les pays occidentaux doublent d’ici à 2020 les financements, publics ou privés, destinés à soutenir ces programmes de réformes en Afrique.
Car le décollage économique ne pourra s’effectuer qu’à condition que les solutions relevant purement de la démographie soient mises en place. On en est loin.

Des normes natalistes dépassées

Comme le soulignait le démographe Jean-Pierre Guengant, directeur de recherche à Paris I, lors du colloque « Dividende démographique et fécondité en Afrique subsaharienne » en mai 2017, une forte natalité est une norme socioculturelle inchangée depuis les années 1960, liée à un niveau d’instruction bas, et à un statut de la femme défavorable qui reste inchangé en dépit d’un taux d’urbanisation en nette croissance. Pour les familles africaines, une des valeurs essentielles reste le nombre d’enfants.
La faible utilisation des contraceptifs – par seulement 20 % des femmes dans le sous-continent contre 60 à 85 % dans les pays développés – vient buter sur cette norme nataliste. De fait, l’utilisation de moyens contraceptifs reste pour la majorité des femmes une sorte de confort dans la procréation par l’espacement du rythme des grossesses, plutôt qu’un moyen de limiter les naissances pour maîtriser la taille de la famille. La demande féminine en la matière est de 50 % en Afrique subsaharienne contre plus de 70 % ailleurs, voire 90 % dans les pays développés. Il est donc urgent de mettre en place des programmes de planning familial et d’information auprès des femmes.
Car la réduction de la démographie conditionne l’envol de l’économie et non l’inverse, comme en témoignent la politique de l’enfant unique en Chine durant les 30 dernières années, ou celle de l’Inde sur la maîtrise des naissances. C’est à cette seule condition qu’un dividende démographique fera son œuvre. La hausse du niveau de vie fera le reste.

L’avenir de l’Afrique en chiffres

Aujourd’hui, le nombre de personnes au chômage en Afrique dépasse la population totale du Canada. Au cours des 50 prochaines années, il y aura plus de jeunes en Afrique (1,4 milliard) que dans tous les pays du G20 réunis (1,3 milliard). Si rien n’est fait aujourd’hui, le nombre de personnes au chômage sur le continent sera pratiquement identique au nombre total de travailleurs en Allemagne en 2020 ; dans 50 ans seulement, la population africaine au chômage représentera la moitié de toute la main-d’œuvre européenne.