Investigation

La stratégie africaine de Benyamin Netanyahou

Le premier sommet Afrique-Israël n’a pas eu lieu fin octobre à Lomé, au Togo. Il a été reporté sine die. Cette décision freine-t-elle la politique de normalisation des relations engagée par Benyamin Netanyahou avec les États africains ?

Par Clément Airault - © AFP - HO

Comment analyser le report de ce Sommet ? Les dizaines de milliers de manifestants réclamant depuis début septembre 2017 le départ du Président togolais Faure Gnassingbé n’y sont sans doute pas étrangers. Mais la vague de contestation qui secoue le Togo est loin d’être la seule explication. Ces dernières années, tout à sa volonté de normaliser ses relations avec les pays africains, Benyamin Netanyahou en aurait-il oublié les tensions historiques qui subsistent entre l’État hébreu et le continent ?

Points de crispation

Le 12 septembre, après l’annonce de l’annulation du sommet Afrique-Israël, Hanan Ashrawi, membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), signifiait publiquement sa gratitude envers l’Afrique du Sud, l’Algérie, la Mauritanie, le Maroc et la Tunisie pour avoir contribué à cette décision ; Tel-Aviv ne compte pas que des amis en Afrique.
Le sort de la Palestine reste pour de nombreuses nations un facteur de résistance au renforcement de leurs relations avec Israël. Douze pays d’Afrique ne reconnaissent toujours pas l’État hébreu, et en juin dernier, les Chefs d’État du Maroc, du Niger et du Nigéria ont boycotté le sommet de la Cedeao en raison de la venue d’Israël. Par ailleurs, l’UA entretient des liens étroits avec le Président de l’État de Palestine, Mahmoud Abbas, et le moindre soubresaut dans les Territoires palestiniens est à même de mettre à mal les efforts diplomatiques de Tel-Aviv auprès des pays africains. L’ANC, au pouvoir en Afrique du Sud, n’a par ailleurs jamais pardonné à Israël d’avoir soutenu la politique de l’apartheid, et dénonce toujours vertement l’occupation illégale des Territoires palestiniens.
Avec le Sénégal en revanche, les tensions se sont progressivement apaisées depuis la crise diplomatique de décembre 2016, quand, à la suite de la demande faite par le pays à l’ONU de voter la résolution 2334 concernant l’arrêt de la colonisation israélienne dans les Territoires palestiniens, l’ambassadeur d’Israël à Dakar avait été rappelé à Jérusalem. Le réchauffement s’est concrétisé le 4 juin 2017, après que Macky Sall et Benyamin Netanyahou se sont rencontrés dans le cadre du 51e sommet de la Cedeao à Monrovia, au Libéria.
De leur côté, les pays arabes voient d’un mauvais œil cette « normalisation » des relations diplomatiques entre Israël et de nombreux États africains. Par exemple, quelques semaines après l’annonce de la tenue d’un sommet au Togo, l’Arabie saoudite avait demandé au chargé d’affaires togolais à Riyad de venir s’expliquer sur le sujet. Dans quelle mesure les Saoudiens ont-ils influencé le report du Sommet ? Difficile de le savoir…

Nouveaux amis

« Israël revient en Afrique et l’Afrique revient en Israël », déclarait en février 2016 le Premier ministre israélien, alors qu’il accueillait le Président kenyan Uhuru Kenyatta à Jérusalem. Benyamin Netanyahou est en effet l’artisan de la nouvelle diplomatie africaine de l’État hébreu. Au cours de l’été 2016, il a visité quatre pays d’Afrique de l’Est, et notamment le Rwanda, confirmant les liens l’unissant à Paul Kagame. Son « ami », comme il le nomme, fut reçu en juillet dernier à Jérusalem. Benyamin Netanyahou souhaite voir fleurir de telles relations avec toutes les nations de l’Afrique de l’Ouest.
Jusqu’à l’annulation du sommet togolais, 2017 semblait être une année diplomatique fructueuse pour Israël sur le continent. L’évènement était une étape dans sa stratégie, destinée à lui permettre de regagner son siège de pays observateur au sein de l’UA. Benyamin Netanyahou a clairement émis le souhait de réintégrer la grande organisation panafricaine, de laquelle son pays a été exclu en 2002. En 2016, le Premier ministre éthiopien Haile Mariam Dessalegn ne voyait « aucune raison de lui dénier le statut d’observateur ». La quasi-totalité des pays d’Afrique de l’Est vont aujourd’hui en ce sens, et ceux d’Afrique de l’Ouest sont chaque jour plus nombreux à se ranger à cet avis.
Pour l’État hébreu, l’enjeu est stratégique. « Israël cherche à s’assurer le soutien des pays africains dans les institutions internationales, où il fait l’objet de vives critiques liées à la situation des Territoires palestiniens ou à ses activités nucléaires », publiait en avril 2016 le quotidien The Times of Israel. À l’ONU comme à l’Unesco, la majeure partie des États africains votent presque toujours en défaveur de Tel-Aviv, qui veut en finir avec cette « majorité automatique » qui fait de lui un paria dans les instances internationales. L’Afrique est sans doute la clé du problème, et les détracteurs de Benyamin Netanyahou l’ont bien compris. Si le sommet Afrique-Israël pourrait être reporté à 2018, rien ne dit cependant qu’Israël obtienne un poste de pays observateur au sein de l’UA.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 13