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Sécurité privée : un business en plein essor

Protéger et sécuriser son territoire, ses populations ou ses entreprises est une priorité pour de nombreux États d’Afrique. Mais si l’insécurité est mauvaise pour les affaires, elle est aussi source de business pour de nombreuses entreprises florissantes du secteur.

Par Clément Airault - © AFP - MARCO LONGARI

Un tiers des conflits armés islamistes de la planète se concentre en Afrique subsaharienne. Depuis les « printemps arabes », la menace terroriste n’a cessé de croître. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), en 2016, au moins 7 des 16 pays de cette région ont eu recours à la force militaire dans des combats sur leur propre territoire, et 11 sur d’autres territoires. Pour les États et les organisations intergouvernementales telles que l’UA ou l’ONU, la protection des civils est un défi. À titre d’exemple, la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (Minuss) a bien du mal à protéger des centaines de milliers de civils regroupés sur des sites de protection des populations.
Il convient de « travailler à la consolidation et à la modernisation des armées africaines », considérait le Secrétaire général adjoint des Nations unies Hervé Ladsous lors du forum de Dakar en 2016. Cela semble difficilement envisageable, alors que les dépenses des États africains en matière de défense ont globalement baissé ces dernières années. D’après le Sipri, leur montant a chuté de 1,3 % en 2016 (et de 3,6 % en Afrique subsaharienne). « Depuis le crash pétrolier, les résultats des rapports nationaux des pays dépendants des exportations de pétrole indiquent une diminution moyenne des dépenses militaires relativement supérieure à la diminution des secteurs sociaux tels que la santé ou l’éducation », précise l’institut.
Face aux « lacunes créées par le caractère inadéquat des services de sécurité fournis par l’État », explique le Centre pour le contrôle démocratique des forces armées (CDAF) de Genève, les entreprises de sécurité privées se substituent de plus en plus aux forces traditionnelles.

Le rôle clé de la sécurité privée

En Afrique du Sud, le nombre d’employés de la sécurité privée a supplanté celui de la police et de l’armée. En 2009, on y dénombrait 6 392 Entreprises de services de sécurité et défense (ESSD), employant 375 000 personnes. Six ans plus tard, 9 000 ESSD comptent près de 2 millions d’employés. En 2016, les Sud-Africains ont dépensé 3,3 milliards d’euros pour assurer leur sécurité auprès de sociétés privées, soit plus que le budget de l’ensemble des forces de police du pays.
Si l’Afrique du Sud, 3e marché mondial de la sécurité privée, est un cas à part sur le continent, force est de constater que les ESSD sont de plus en plus nombreuses dans les 54 États. La privatisation de la sécurité n’est pas une nouveauté. Les puissances coloniales y ont eu recours dans les années 1870, puis dans les années 1960-1970, afin de soutenir des groupes rebelles ou des gouvernements. Dans les années 1990, des sociétés militaires privées ont apporté un soutien aux États. Associées au mercenariat, elles avaient une réputation sulfureuse. Aujourd’hui, ces entreprises se sont normalisées et ont pignon sur rue. Elles ont su se rendre indispensables. Les ESSD sont de plus en plus amenées à fournir des services de soutien aux missions de maintien de la paix des Nations unies (par exemple, en RDC et en Somalie). Elles jouent également un rôle majeur dans la formation des forces de sécurité publique. Le Libéria fut le premier pays d’Afrique de l’Ouest à confier la restructuration de son armée nationale à une société privée.
Jusqu’au milieu des années 2000, les États restaient les principaux clients du secteur de la sécurité privée. Mais face à une hausse globale de la criminalité et aux risques accrus d’enlèvement, les groupes de sécurité privés sont de plus en plus sollicités par les multinationales installées sur le continent. Les sociétés extractives et de construction sont leurs principaux clients. Elles paient cher pour protéger leurs employés. Au Nigéria, où les enlèvements d’Occidentaux sont monnaie courante, les ESSD ont fleuri depuis une dizaine d’années. Chaque attaque terroriste, chaque enlèvement renforce le secteur. Au Kenya, après l’offensive terroriste de septembre 2013 sur le centre commercial Westside, la sécurité privée a connu une très forte expansion, jusqu’à employer aujourd’hui environ 300 000 personnes (contre 40 000 membres des forces de police). Ce fut également le cas au Mali, après l’attentat du Radisson Blu de Bamako en 2015. Alors que le pays comptait déjà plus de 260 ESSD, ces dernières se sont multipliées.

Diversification

Le business se porte bien. Au niveau mondial, le chiffre d’affaires de la filière sécurité marchande est estimé entre 550 et 650 milliards d’euros, selon un rapport français publié par le Pôle interministériel de prospective et d’anticipation des mutations économiques (Pipame) en novembre 2015. Ce chiffre englobe la partie industrielle (produits de sécurité et cybersécurité) et les services privés. Quelle est la part de l’Afrique dans ce vaste marché ? Difficile de le savoir avec exactitude, mais le taux de croissance annuel du secteur atteindrait 10 % sur le continent.
La plupart des grandes ESSD internationales y ont développé leur activité. Securitas, le leader mondial des agents de sécurité, est principalement implanté en Afrique du Nord. G4S dispose de bureaux dans 24 pays du continent et y réalise un chiffre d’affaires de plus de 500 millions d’euros (258 millions d’euros au premier semestre 2017, soit une croissance de 6 % par rapport à l’année précédente). Un autre géant, Aegis Defence Services, est présent dans une vingtaine de pays d’Afrique. Face aux sociétés anglo-saxonnes, les ESSD françaises tirent leur épingle du jeu. GEOS, Gallice, DCI ou Erys Group y conduisent des missions de sécurisation de sites et de personnes, de conseil, de veille stratégique, d’assistance technique dans des zones difficiles, de transferts de valeurs, etc.
D’une manière globale, en Afrique de l’Ouest, le business de la sécurité fut des années durant l’apanage de sociétés étrangères. Ce n’est plus aujourd’hui le cas. Sur ce marché concurrentiel, certaines entreprises sont devenues des poids lourds économiques, tels la Société nigérienne de sécurité (SNS), créée en 2008 par Yacine Diallo, ou le groupe sénégalais Sagam International, fondé par Abderrahmane Ndiaye, qui est la plus importante société de sécurité de la région, employant 4 500 personnes dans cinq pays. Ce ne sont là que quelques exemples, car de nouvelles ESSD se créent chaque jour.

Cybersécurité

Les menaces changent, et de nouveaux marchés apparaissent. Grâce (ou à cause) des évolutions technologiques, des missions autrefois exclusivement réservées aux États sont aujourd’hui confiées à des entreprises privées ; la surveillance par drone, beaucoup moins chère que par hélicoptère, permet ce transfert.
Mais c’est sans doute la cybersécurité qui représente le marché le plus prometteur en Afrique, où le niveau de sécurité numérique est bien inférieur à celui de la moyenne mondiale. Selon un rapport de la société de conseil CEIS publié en novembre 2015, « internet multiplie les accès au monde mais aussi les possibles déviances. Le nombre d’internautes a crû considérablement sans que ceux-ci n’aient été accompagnés et sensibilisés aux risques. La cybercriminalité s’est ainsi considérablement développée ces dernières années. »
S’il convient pour les États de lutter contre les « cyberescroqueries », les banques ont également besoin de sécuriser leurs opérations électroniques. Selon Mohamadou Diallo, fondateur de la publication Cio Mag, les cyberattaques auraient coûté 15 milliards de francs CFA au Sénégal et 28 milliards à la Côte d’Ivoire en 2014. La cybersécurité est donc devenue un enjeu majeur pour les pays africains. Alors que les ventes mondiales de solutions de sécurité ont dépassé 73 milliards de dollars en 2016, elles devraient atteindre 100 milliards de dollars en 2020. Le marché africain commence juste à s’ouvrir, et représente une manne pour les créateurs de solutions.

Interrogations

Durant de nombreuses années, les ESSD ont opéré dans un vide juridique et réglementaire. « Le développement du secteur de la sécurité privée hors du contrôle de la gouvernance démocratique constitue un défi majeur pour la sécurité de l’État et ses citoyens, y compris en Afrique », s’inquiète le CDAF.
Dans des États post-conflit, où la gouvernance est fragile, le secteur offre des opportunités d’emploi pour les ex-combattants, et le risque d’une remobilisation rapide des forces armées n’est alors pas exclu. Par exemple en Côte d’Ivoire, des sociétés comme Darkwood, Omeifra ou Risk sont accusées d’avoir aidé le régime de Laurent Gbagbo lors de la crise de 2010 : Darkwood est suspectée par l’ONU de lui avoir vendu des armes, Omeifra d’avoir abrité ses milices, et le nouveau régime soupçonne Risk de trafic d’armes.
Un projet de convention des Nations unies sur les entreprises militaires et de sécurité privée a été initié dès 1989, mais il a fallu attendre 2007 et le scandale lié à la société Blackwater en Irak pour qu’un début de régulation voit le jour. Avec le Document de Montreux sur les obligations juridiques pertinentes et les bonnes pratiques pour les États en ce qui concerne les opérations des entreprises militaires et de sécurité privées opérant pendant les conflits armés, la communauté internationale a voulu préciser les règles. Approuvé le 17 septembre 2008 par 17 États, il est entré en vigueur en 2011. En 2013, un Code de conduite international des entreprises de sécurité privées (ICoC) a été introduit. Mais ce mécanisme n’est toutefois toujours pas contraignant.
Nombreux sont les États à mettre en place des réformes dans le secteur de la sécurité, à l’image de la Côte d’Ivoire et de la Guinée. Alors que la sécurité privée tend à devenir la norme, de telles initiatives sont indispensables pour prévenir les tensions et assurer un développement équilibré de la filière.

Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique

Le Sénégal s’est engagé, lors du sommet de l’Élysée en 2013, à organiser un nouveau type de rencontre. Il s’agissait de rassembler chaque année l’ensemble des acteurs concernés par la sécurité en Afrique. La première édition du Forum s’est tenue en décembre 2014 à Dakar. Elle a, ainsi que les deux suivantes, connu un succès international significatif. Quelque 500 participants sont venus du monde entier. Ces sessions ont permis de mieux cerner les nouveaux enjeux sécuritaires et stratégiques auxquels fait face le continent, et de faire émerger de nouvelles approches dans les politiques de défense, de sécurité et de développement.
Le 4e Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique se tiendra à Dakar les 13 et 14 novembre 2017, et sera consacré aux nouveaux enjeux stratégiques du continent, sur le thème : « Défis sécuritaires actuels en Afrique – Pour des solutions intégrées. » Il ne fait aucun doute, au vu de leur implication sur le continent, que les sociétés de sécurité privées y participeront assidûment.