Culture

L’Afrique qui gagne : portraits d’hommes d’affaires

Une « Afrique décomplexée » : ainsi désigne-t-on l’état d’esprit de ces nouveaux entrepreneurs considérés à raison comme de véritables champions nationaux.

Par Pius Moulolo & Adamou Petouonchi - © AFP - SIA KAMBOU

« Être un leader en Afrique aujourd’hui… et demain », tel était le sujet de l’étude proposée en mars 2016 par les cabinets Mazars et Morgan Philips. D’une manière générale, les trois dernières décennies ont été dominées par des oligarchies postindépendances, héritières des années de crise et plus tournées vers une économie de rente. À côte de celles-ci a émergé une nouvelle classe d’hommes d’affaires, dite de la « génération 2.0 ». Ces derniers s’affirment par leur capacité à innover et réinventer, dans un monde où la technologie avance à grands pas. La 5e édition de l’Africa CEO Forum, qui s’est tenue les 20 et 21 mars derniers à Genève, a permis de nourrir la réflexion autour du néocapitalisme africain, bâti sur la compétitivité des entreprises du continent.

Course au leadership

Dans cette course au leadership, l’Afrique anglophone prend de l’avance avec les milliardaires nigérians Mike Adenuga et Aliko Dangote (ce dernier est considéré comme l’homme le plus riche du continent, avec 15,7 milliards de dollars). Ils sont suivis par les sud-africains Johann Rupert, propriétaire du groupe de luxe Richemont basé en Suisse, et Nicky Oppenheimer, patron du géant minier De Beers. Viennent ensuite les égyptiens Nassef Sawiris, du groupe Orascom, et Mohamed Mansour, président de Mansour Group.
On note toutefois une montée en puissance de l’entrepreneuriat francophone, porté par les milliardaires maghrébins ; notamment Issad Rebrab, du conglomérat agro-industriel algérien Cevital, et les marocains Othman Benjelloun, Aziz Akhannouch et Moulay Hafid Elalamy. Deux camerounais trônent toutefois en tête des hommes d’affaires les plus prospères d’Afrique francophone subsaharienne : Baba Ahmadou Danpullo et Paul Kammogne Fokam. Au Bénin, on trouve Patrice Talon et Sébastien Ajavon (qui s’affrontent politiquement), et la Côte d’Ivoire voit émerger des personnalités déjà assez connues du milieu des affaires : Jean Kacou Diagou et Jean-Louis Billon.
Point commun des plus anciens de cette galerie, ils sont souvent partis de rien. Les plus jeunes, eux, ont fait des études. Les femmes prennent également une part active à cette compétition. Parmi les plus influentes du continent, on peut citer l’angolaise Isabel dos Santos, la nigériane Folorunsho Alakija et la camerounaise Kate Fotso. Puis viennent enfin les young leaders, portés par les startups du numérique. À la différence de leurs aînés, ces derniers explorent de nouvelles opportunités d’affaires dans les services financiers innovants, l’e-commerce, le cinéma, la mode et les énergies renouvelables.

Francophones : les personnalités incontournables

Samuel Foyou, camerounais
Il a la particularité de raisonner en « cash ». Samuel Foyou démarre sa carrière dans les années 1970 comme simple couturier. Durant les deux décennies suivantes, il prospère dans le commerce au Congo, en Centrafrique, en RDC et en Angola. Il prend son envol au Cameroun avec le rachat des sociétés Fermencam (2006) et Unalor (2009) à la richissime famille Fotso. Son empire industriel s’étend par la suite avec les sociétés Brasaf (Brasserie), Plasticam, Sotrasel, la Biscuiterie Samuel Foyou, l’imprimerie Moore-Paragon et le Krystal Palace, un hôtel 5 étoiles en plein cœur de Douala. À 59 ans, Samuel Foyou est classé 3e fortune du Cameroun avec 407 millions de dollars

Yérim Habib Sow, sénégalais
Réputé très discret, Yérim Sow a fait montre de sa puissance en s’associant à Xavier Niel et Hassanein Hiridjee pour racheter l’opérateur de téléphonie Tigo Sénégal, filiale de l’américain Millicom. Ce défi lancé à son influent concurrent Kabirou Mbodje (du groupe Wari) n’est que la partie visible de l’iceberg. À 50 ans, Yérim Sow est propriétaire du groupe Teyliom, un conglomérat d’entreprises opérant dans les télécoms, la finance, les banques, l’industrie, l’immobilier et l’hôtellerie (dont le célèbre Radisson Blu de Dakar). Parti d’un prêt d’un milliard de francs CFA en 1994, Yérim Sow pèse à lui seul 510 millions de dollars et son groupe est présent dans plus de 16 pays, en Afrique, en Europe et au Moyen-Orient

Jean-Louis Billon, ivoirien
À 53 ans, Jean-Louis Billon cultive une passion pour la Formule 1. Issu de la puissante famille Billon, il est promu en décembre 2001 président du conseil d’administration des groupes Sifca (premier groupe agro-industriel fondé par son père, Pierre Billon, en 1964) et Sifcom (premier négociant cacao et café en Côte d’Ivoire). Il n’avait alors que 36 ans. En 2002, il est élu président de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire. Le 22 novembre 2012, il rejoint le gouvernement Kablan Duncan comme Ministre du Commerce. La famille Billon pèse 410 millions de dollars d’actifs, 511 milliards de chiffre d’affaires et a 28 000 collaborateurs en Côte d’Ivoire, en Afrique de l’Ouest et en Europe.

Christian Kerangall, gabonais
Il a fait ses classes sous Bongo père. À 72 ans, ce franco-gabonais demeure le plus riche du Gabon avec 520 millions de dollars en 2015. Souvent considéré comme l’homme d’affaires le plus influent du pays, il est P-DG de la Compagnie du Komo (CDK), acteur majeur de l’économie gabonaise avec une dizaine d’entreprises multisectorielles. Il est par ailleurs actionnaire de SEEG (eau et électricité), Setrag (chemin de fer), Gaboa (oxygène et acétylène), Maboumine (niobium), BVMAC (bourse) et BGFI Bank. Jouissant de toute la confiance du Président Ali Bongo Ondimba, il s’est vu confier l’organisation des Coupes d’Afrique des nations (CAN) 2012 et 2017.

Gervais Koffi Djondo, togolais
Père de la banque Ecobank et de la compagnie aérienne Asky Airlines, Gervais Koffi Djondo est un panafricaniste de l’économie. De son Togo natal il a conçu deux groupes qui sont considérés comme des références aujourd’hui dans le secteur bancaire et aérien. Malgré ses success-stories, cet expert comptable de formation est un octogénaire discret et peu connu du grand public mais ses salariés et ses partenaires reconnaissent en lui son pragmatisme et une détermination sans failles pour mener à bien ses projets.

Baba Ahmadou Danpullo, camerounais
Avec une fortune estimée à 550 milliards de francs CFA (840 millions d’euros), Baba Ahmadou Danpullo est selon le magazine Forbes Afrique l’homme le plus fortuné de l’Afrique noire francophone. Aujourd’hui à la tête d’un empire, celui qu’on surnomme le « roi du thé » a pourtant commencé comme simple camionneur avant de se spécialiser dans l’import-export. Réputé pour sa grande discrétion, il n’aime pas se mettre sur le devant de la scène. Ce natif de Ndawara (région du Nord-Ouest), qui est parti de rien, détient aujourd’hui, à 67 ans, d’importants investissements dans l’immobilier, l’agro-industrie, les télécoms, et ses sociétés sont présentes au Nigéria, en Afrique du Sud, en France et bientôt au Sénégal. Il possède 30 % de Nexttel, troisième opérateur mobile au Cameroun. Actionnaire aux Aéroports du Cameroun (ADC), il a pris le contrôle de Cameroon Tea Estates et Ndu Tea Plantation, deux entreprises de l’ancienne Cameroon Development Corporation (CDC).

Paul Kammogne Fokam, camerounais
Milliardaire, intellectuel, entrepreneur, visionnaire et prescripteur, Paul Kammogne Fokam porte plusieurs casquettes. En 1987, il fonde la Caisse commune d’épargne et d’investissement (CCEI-Bank), qui deviendra plus tard l’Afriland First Bank. Sa fortune est estimée à plus de 680 millions de dollars. Il se concentre sur les problématiques économiques du continent. Docteur en sciences économiques et gestion (université de Bordeaux, 1989) et diplômé en gestion économique du Centre national des arts et métiers (CNAM) de Paris, il a la plume très fertile et cumule plusieurs publications scientifiques. Il devient en 1993 maître de conférences à l’Institut technique de banque du CNAM, à Paris. Depuis 2011, Afriland First Group, son réseau bancaire, est le premier groupe bancaire camerounais, le deuxième d’Afrique centrale et le quatrième de la zone franc CFA. Paul Kammogne Fokam est âgé de 68 ans.

Kate Fotso, camerounaise
Veuve d’André Fotso (ancien président du Groupement interpatronal du Cameroun), Kate Fotso est la première fortune féminine du Cameroun et d’Afrique francophone, avec 252 millions de dollars. Telcar Cocoa, société qu’elle a créée il y a plus de 30 ans, peut aujourd’hui se targuer d’être leader camerounais de l’exportation de fèves de cacao (environ 30 %) et négociant local du géant américain Cargill. Actionnaire d’Ecobank Cameroun, Kate Fotso fait partie du conseil d’administration du Port autonome de Douala, une importante structure portuaire qui draine plus de 94 % des échanges commerciaux du pays. Elle est aujourd’hui parmi les cinq femmes noires les plus riches et les plus influentes au monde, avec Isabel Dos Santos, Oprah Winfrey, Folorunsho Alakija et Mama Ngnia Kenyatta.

Issad Rebrab, algérien
Considéré comme un véritable capitaine d’industrie, le milliardaire algérien contrôle le conglomérat Cevital, le plus grand groupe privé du pays avec 26 filiales sur trois continents, 4 milliards de dollars de chiffre d’affaires et quelque 18 000 employés. Présent à l’international avec les usines Brandt, OXXO Evolution, Alas Iberia et Aferpi (ex-Lucchini), le groupe opère dans l’industrie, l’agroalimentaire, la grande distribution et l’automobile. Issad Rebrab a débuté en 1968 comme expert-comptable, avant de se lancer dans l’entrepreneuriat dès 1971, d’abord dans la métallurgie, puis la sidérurgie. À 73 ans, le magnat pèse 3,1 milliards de dollars et Forbes le classe comme la 9e fortune africaine.

Othman Benjelloun, marocain
Banquier d’affaires chevronné, Othman Benjelloun est considéré comme l’homme le plus riche du Maroc. Sa fortune est estimée à plus de 1,9 milliard de dollars. Fin investisseur et homme d’affaires infatigable, il étend son portefeuille sur plusieurs secteurs de l’économie. Il est le P-DG de BMCE Bank et du holding Finance.com, un groupe qui touche à la banque, l’assurance, les télécoms, les transports, le tourisme et la communication. Ingénieur de formation, ce passionné d’architecture s’est lancé depuis deux ans dans des projets architecturaux d’envergure. C’est le cas du programme royal « Rabat, ville des lumières », de la construction d’une cité industrielle de 300 000 habitants à 30 km du port Tanger Med (premier port du continent africain) ou de la construction d’une tour de 250 m et 45 étages à Salé, sur la rive du Bouregreg.

Aziz Akhannouch, marocain
Figure émergente et influente de l’échiquier politique et du monde des affaires marocain – et africain –, le Ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts Aziz Akhannouch pèse plus de 1,5 milliard de dollars. C’est la deuxième fortune du Maroc, après Othman Benjelloun. Diplômé de l’université de Sherbrooke, au Canada, en business management, il prend les rênes du groupe familial Akwa pour en faire un champion marocain qui œuvre dans la distribution d’hydrocarbures, l’immobilier, le tourisme, les télécoms et la presse. Le conglomérat regroupe une soixantaine de filiales, dont deux cotées à la bourse de Casablanca (Maghreb Oxygène et Afriquia Gaz). Aziz Akhannouch est une personnalité du sérail qui cumule plusieurs responsabilités, aussi bien au sein du gouvernement que des entreprises publiques et privées dans lesquelles il détient une participation. Le Ministre forme avec son épouse Salwa Idrissi Akhannouch un couple de milliardaires.

George Forrest, belgo-congolais
De nationalité belge, George Forrest a bâti un empire industriel et minier en RDC, pays qui l’a vu naître dans la riche province minière du Katanga, d’un père néo-zélandais arrivé dans le pays en 1921 et d’une mère italienne. Il est à la tête du groupe Forrest, qui opère notamment dans la cimenterie, les mines, la banque, l’agroalimentaire, les énergies renouvelables et l’aviation. Cet entrepreneur fait partie des gros investisseurs du continent. Il est présent au Congo, au Kenya et en RDC. Il peut se targuer d’être l’un des plus importants employeurs du pays, avec quelque 10 000 employés. Sa fortune est estimée à plus de 800 millions de dollars. Il se classe ainsi en deuxième place des hommes les plus riches d’Afrique francophone subsaharienne, après le camerounais Baba Ahmadou Danpullo.

Ylias Akbaraly, franco-malgache
Cet entrepreneur résume à lui seul toute la force et le courage d’un Franco-Malgache engagé. Parti de rien, Ylias Akbaraly a transformé la petite entreprise familiale de produits d’entretien en un vaste empire. D’origine indienne, cet homme d’affaires aguerri trône à la tête du groupe Sipromad. Un mastodonte industriel, fleuron de l’économie malgache, qui œuvre dans l’industrie, le tabac, l’immobilier, le high-tech, le tourisme, l’aviation, la finance, le mobile banking et les télécommunications. Quatrième plus grande fortune d’Afrique francophone, il est sans conteste l’entrepreneur le plus riche de la Grande Île. Son groupe emploie environ 3000 Malgaches pour un actif estimé entre 700 et 750 millions de dollars, avec des investissements chiffrés à 300 millions de dollars rien qu’en 2016.