Chronique

Franc CFA : stop ou encore ?

La chronique de Marie-Roger Biloa - © GLEZ

Impossible de ne pas entendre. La controverse autour de la pertinence de l’existence d’une monnaie africaine arrimée à l’euro et gérée par la Banque de France a fait rage ces derniers temps avec une vigueur, que dis-je, une férocité inédite, amplifiée comme il se doit aujourd’hui par les réseaux sociaux.
Alors que ma génération semble s’en être accommodée, comme on se résigne à vivre avec un malaise ambigu qu’on n’ausculte plus, voici que le franc CFA est parvenu à fédérer contre lui de nouveaux adversaires issus de la jeunesse africaine en quête d’avenir. Au-delà de la dénonciation rituelle « de l’impérialisme et du néocolonialisme français », l’argumentation est désormais mieux étayée et bénéficie du concours de vrais spécialistes. Ils sont si nombreux, les blogs et vidéos qui percent le mur du jargon et savent vulgariser les concepts-clés : « parité fixe », « garantie du taux de change », « gestion des réserves monétaires », autour d’une question ultrasensible touchant une quinzaine de pays, face à la France qui reste le maître du jeu indiscutable. Depuis sa création en 1945, le statut du franc CFA n’a jamais été réformé qu’à la marge et, en dépit des déclarations de principe, toujours de manière à sauvegarder la préséance française.
On se doute bien que la tolérance à un tel anachronisme présente la particularité de se rétrécir au fil du temps, d’autant que certains d’entre nous ont été éveillés à la cause de l’émancipation économique des pays africains par l’œuvre et la courte vie de Joseph Tchundjang Pouemi. Ce brillant universitaire, formé aux meilleures écoles et occupant des postes stratégiques dans les lieux du savoir au Cameroun puis en Côte d’Ivoire, a écrit Monnaie, Servitude et Liberté, ouvrage paru en 1979 et devenu un classique, avec un sous-titre limpide : La répression monétaire de l’Afrique. Extrait : « Aujourd’hui, faute d’accorder aux questions monétaires l’attention qu’elles méritent, l’Afrique inflige à ses enfants, et plus encore à ceux qui ne sont pas encore nés, des souffrances tout à fait gratuites. […] Le franc CFA est en fait un instrument de la permanence de la colonisation française en Afrique… La France est le seul pays au monde à avoir réussi l’extraordinaire exploit de faire circuler sa monnaie, et rien que sa monnaie, dans des pays politiquement libres. »
Tchundjang Pouemi est mort très mystérieusement à 47 ans, probablement victime d’un empoisonnement. Ses biographes y voient un lien avec son engagement pour la « libération monétaire » des pays concernés.
Remettre en cause le statu quo a eu souvent tendance à nuire gravement à la santé des téméraires, de Modibo Keita, premier Président malien, qui refusa d’adhérer à la zone CFA, à Kako Nubukpo, jeune Ministre togolais, qui n’a pas cessé de critiquer son fonctionnement. Débarqués. La liste est longue… Et aujourd’hui, si on ne risque plus forcément sa vie, la parole sur le sujet n’est pas exempte de risques.
L’essentiel du débat s’est donc déplacé dans la société civile africaine où les diatribes enflammées de militants radicaux n’empêchent pas des voix moins passionnées d’abonder dans le sens du changement au nom du pragmatisme, avec des options diversifiées.
À Bercy, j’ai récemment rencontré des fonctionnaires chargés du dossier, en marge de la conférence biannuelle de la zone franc qui se tenait cette fois dans un contexte plus tumultueux que d’habitude. Première surprise, rien dans l’agenda prévu ne faisait écho à la contestation, pourtant assourdissante. Autosatisfaction, as usual. Des réformes à l’horizon ? En principe, mais pas de dévaluation du CFA, assure-t-on ! Pourquoi ? Parce que les pays d’Afrique centrale, dont les réserves de change avaient dramatiquement fondu du fait de la chute du prix du pétrole, ont engagé les sérieux ajustements nécessaires. À part cela, à les entendre, aucune des critiques formulées envers la France ne serait recevable… Les 50 % de retenues sur les réserves de change ? Une simple « règle de gestion pour pouvoir suivre au jour le jour le niveau des réserves en compte entre le Trésor français et les banques centrales africaines ». Aucun accaparement par le compte d’exploitation. Pourtant, il est relevé, notamment par l’économiste Abdou Cissé, que les banques commerciales liées à la Banque centrale européenne (BCE) ne doivent consigner que 1 % de leurs besoins en liquidités.
Pourquoi la parité du franc CFA n’est-elle pas garantie par la BCE, qui émet l’euro, mais par le Trésor français ? Explication de Bercy : lorsque l’une des deux banques centrales du franc CFA (BCEAO et BEAC) n’a pas assez de réserves pour couvrir ses importations, c’est le budget français qui prend le relais pour les garantir, une responsabilité que la BCE n’a jamais voulu prendre, d’autant moins que les traités l’en empêcheraient.
Alors, diantre, pourquoi ne pas s’en séparer et mettre fin aux accusations de néocolonialisme ?
J’ai eu droit, pour le coup, à une réponse particulièrement originale. Vu les liens historiques et géostratégiques qui unissent l’Afrique à la France, garantir le franc CFA relèverait d’une mission de protection de l’une par l’autre, comme un filet de sécurité tendu contre les vents mauvais des crises systémiques et de la mondialisation… De la solidarité… de l’amour ? Ben voyons !
Dommage que ce romantisme n’ait eu que si peu d’impact sur le développement de la zone CFA ; sur les dix pays africains les plus « riches », aucun n’en est issu et tous ont leur propre monnaie. En revanche, la zone abrite la plus forte concentration de Pays les moins avancés de la planète (PMA)… Les atouts habituellement cités – stabilité et communauté monétaires, faible inflation, convertibilité illimitée – n’ont pas produit de transformation structurelle.
« Les Africains utilisent le franc CFA pour survivre. Les élites africaines l’utilisent pour vivre au-dessus de leurs moyens. Les Français l’utilisent comme atout dans leur guerre monétaire internationale, depuis la dislocation de l’ordre monétaire international suite à l’abandon de sa référence commune, l’étalon-or », explique Abdou Cissé.
La réalité rappelle tout de même que le retrait de la zone CFA n’est pas une panacée ; depuis qu’elle a claqué la porte, la Mauritanie n’a pas été exemptée de la gestion, en bonne gouvernance, de sa monnaie l’ouguiya, l’instrument monétaire étant un outil parmi bien d’autres pour développer une économie.
Il n’en demeure pas moins qu’une monnaie sous-régionale régie par la France est un vestige du passé et sa disparition va dans le sens de l’histoire. Même assiégée, la citadelle ne cèdera que lorsque toute passion se sera éteinte et que les pays concernés seront en mesure de maintenir leur unité dans la recherche d’outils monétaires communs et plus bénéfiques. « Contre le franc CFA, la volonté politique fait défaut, pas les arguments », prétend l’ivoirien Mamadou Coulibaly, l’un de ses adversaires emblématiques. Plus que d’apporter de simples arguments, il faudra lever le soupçon de dogmatisme, parfaitement rédhibitoire à l’heure où la quête de la prospérité nationale ne s’accommode plus de démarches solitaires et populistes, plombées par l’impréparation, la bravade idéologique et le manque de modestie. Bizarre que je pense, en cet instant précis, à Sékou Touré, l’homme qui a dit « non ». Soixante ans plus tard, au regard de l’évolution de son pays et du monde, qui peut encore jurer qu’il a eu raison ?