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Le système bancaire de l’Afrique subsaharienne tient-il la route ?

Le fonctionnement des banques a entraîné une certaine méfiance envers l’intermédiation financière, au point de remettre en cause le modèle d’organisation et de développement du marché bancaire subsaharien.

Par Adamou Petouonchi - © Shutterstock - Sean K

1. Le système bancaire subsaharien présente plusieurs éléments de fragilité qui biaisent son efficacité et son potentiel.

Effectivement ! Le niveau de développement financier sur le continent est faible. Son marché bancaire en général est anormalement structuré et très rigide, à l’exception de l’Afrique du Sud, du Nigéria, et dans une moindre mesure des pays d’Afrique du Nord. S’il est certes en forte croissance ces dernières années, avec l’augmentation du nombre de groupes bancaires et l’élargissement du réseau d’agences dans la zone, le secteur, en Afrique subsaharienne, demeure étroit, fragmenté et insuffisamment concurrentiel. Selon les données du FMI et de Proparco, une institution du groupe Agence française de développement (AFD), la somme totale des actifs bancaires en circulation est inférieure à 300 milliards de dollars. Le secteur est faiblement développé avec des taux de pénétration et de bancarisation d’environ 15 à 30%, soit deux à trois fois inférieurs à la moyenne des autres pays en développement hors Afrique. L’accès aux services bancaires reste très limité pour les populations, avec moins de cinq agences pour 100 000 habitants, ce qui est le taux de couverture le plus bas du monde. Les populations font de moins en moins confiance aux institutions financières et pratiquent encore dans une large proportion la thésaurisation.

2. Le développement des établissements de microfinance est venu pallier les difficultés d’accès des populations aux services bancaires.

Pas totalement. Pensée pour couvrir et répondre aux besoins des populations exclues du circuit bancaire classique, la microfinance, au-delà de cet important rôle économique, s’est voulue plus proche des gens et moins exigeante, en adoptant une politique plus sociale. Toutefois, elle a nourri plus d’espoirs qu’elle n’a favorisé de réussites. Aujourd’hui encore, elle se cherche. La microfinance est de fait devenue une banque à échelle réduite et les populations dénoncent des pratiques de taux usuraires, tout en remettant en cause l’indélicatesse de certains gérants parfois à l’origine de faillites et fermetures subites de ces institutions.

3. L’innovation financière a permis à une plus grande partie de la population d’avoir accès aux services financiers formels de base.

Vrai ! La technologie donne la possibilité aux systèmes financiers africains de compléter leurs modes de prestations traditionnels. On le voit partout en Afrique, l’offre de services financiers par les acteurs des secteurs des TIC a pris un envol considérable. Avec la forte pénétration de la téléphonie mobile, le développement du mobile banking et autres fintechs donne à l’Afrique une immense opportunité de financiariser son écosystème économique. Selon la Banque mondiale, le continent doit miser sur les possibilités offertes par l’innovation technologique pour accroître son inclusion financière et booster le taux de sa population bancarisée.

4. Les économies d’Afrique subsaharienne sont caractérisées depuis plusieurs années par une situation de surliquidité des banques.

Pas exactement. Autant il est vrai qu’on peut, en regardant la structure de leur bilan, conclure à l’existence de fonds dormants, autant il est aussi admis que leurs excédents de trésorerie ne doivent rien à l’activité de financement de l’économie. En effet, la plupart des secteurs bancaires africains disposent d’excédents de ressources qui, bien qu’elles soient élevées, ne peuvent pas être utilisées pour financer l’investissement à long terme du secteur privé. Plusieurs raisons sont généralement invoquées. Pour certains, cette situation est liée à la nature de l’épargne disponible, constituée majoritairement de dépôts à vue et de comptes courants. Ils sont susceptibles de subir des retraits à tout moment, à la discrétion de l’épargnant ou du déposant. Ce qui laisse moins de flexibilité à la banque face aux contraintes d’exposition au risque de liquidité, élément déclencheur des ruées bancaires et des défaillances en cascade de plusieurs institutions bancaires. Pour d’autres, les disponibilités oisives sont induites par les contraintes réglementaires de liquidité qui s’appliquent aux banques. Celles-ci sont soumises à des ratios de liquidité élevés et contraignants. L’un des défis du secteur bancaire de l’Afrique subsaharienne consiste incontestablement à réduire la détention de liquidités oisives par les banques commerciales, en les réorientant vers des investissements productifs, moteurs de croissance et de développement économique.

5. Le système bancaire ne finance pas vraiment l’économie.

Triste réalité, mais vrai. Partout dans le monde, l’essor du secteur privé et le soutien aux initiatives innovantes et entrepreneuriales sont assurés par l’industrie financière. Celle-ci soutient le financement des partenariats public-privé et les gros investissements à forte capacité capitalistique. Tout comme, par des prises de risques rémunérées et importantes, elle prend part au financement des PME-PMI et projets innovants. D’après les travaux de Robert Cull, de la Banque mondiale, sur l’état des lieux du système bancaire d’Afrique subsaharienne, plus de 80 % des dépôts sont des dépôts à vue ou des dépôts assortis d’une échéance inférieure à un an. Moins de 2 % des dépôts ont une échéance supérieure à dix ans. Près de 60 % des prêts ont une échéance inférieure à un an. Moins de 2 % des prêts ont une échéance supérieure à dix ans. Cette répartition des échéances concorde avec le manque d’instruments financiers non bancaires à long terme, et notamment avec le développement limité des institutions d’épargne contractuelle, telles que les compagnies d’assurances, les fonds de pension ou les fonds communs de placement. Moins de la moitié des pays de la région disposent de marchés boursiers, et peu de ces marchés sont liquides. De ce fait, on assiste à un développement généralisé des prêts non performants et une renonciation tacite des banques pour l’activité de transformation d’échéances, qui fonde l’activité d’intermédiation financière, essence de leur existence.

6. L’approfondissement du système financier de l’Afrique subsaharienne exige une adaptation de la banque aux traditions africaines.

Justement ! Plusieurs facteurs appellent à repenser le modèle bancaire africain. D’abord sa forte occidentalisation, qui rompt avec les habitudes locales. Les Africains ne se reconnaissent pas toujours dans le modèle bancaire actuel. Certains se sont bancarisés par exemple par contrainte (virement de salaires, création d’entreprises, transfert des fonds, voyages, etc.). Une réinvention de la relation clientèle doit prendre en compte le développement d’une culture bancaire africaine, plus mutualiste et portée par des principes de solidarité et des prêts au taux précompté. Il convient de capter la réelle capacité d’épargne avec des instruments financiers adaptés aux traditions financières africaines, en revoyant les réglementations et normes qui sont généralement transposées dans notre contexte sans tenir compte du modèle économique de nos institutions. Pour les solutions au problème du financement bancaire à long terme, les établissements de crédit devront développer des métiers de gestion d’actifs et d’ingénierie financière capables de proposer aux épargnants des produits attractifs. Et cela sera davantage porteur si les États mettent sur pied des fonds de garantie pour faciliter l’accès des PME-PMI aux marchés financiers. Il faudrait aussi envisager de desserrer les contraintes prudentielles auxquelles sont assujettis les établissements de crédit de l’Uemoa et de la Cemac. Au même titre que la finance islamique, les ingénieurs financiers africains doivent formaliser et proposer une « finance africaine ». Si les tontines prospèrent, ce n’est pas un hasard. Selon Antoine Ejengele, de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), « c’est à la finance de s’adapter aux réalités africaines et non l’inverse »