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Un nouveau sillon ? Cap sur le green business en Afrique

Le mariage entre l’économie et l’écologie a donné naissance au green business. Si le concept n’est pas nouveau, l’on observe ces derniers temps un engouement sans précédent du milieu des affaires pour la «finance verte» en Afrique. Prélude à une future ruée vers l’or vert ?

Par Adamou Petouonchi - © Shutterstock - rawpixel.com

Le green business est un effet de mode qui participe à la nouvelle forme de marchandisation et de financiarisation de l’économie africaine.

Bien sûr que non ! Le green business n’est pas un effet de mode. Certes, il faut le reconnaître, l’actualité et le sort de l’humanité semblent légitimer une prise de conscience collective sur les conséquences des activités humaines sur l’environnement. Le caractère particulièrement sensible du concept de green business mobilise aujourd’hui toutes les attentions sur ce secteur, qui s’invite sur les agendas des décideurs politiques et du monde des affaires.
En réalité, le green business n’est rien d’autre qu’un développement du savoir-faire intégré et implémenté par des hommes et entreprises qui prennent soin de la planète. Il se présente comme l’activité des créateurs de richesses participant activement à la réduction des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, et mettant leur intelligence au service d’une économie durable et « décarbonisée ».
Selon l’organisme onusien en charge des questions écologiques – le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) –, le green business se définit comme « une économie qui engendre une amélioration du bien-être humain et de la justice sociale, tout en réduisant sensiblement les risques environnementaux et les pénuries écologiques ».

Lorsqu’on évoque le concept de green business, on pense aux secteurs qui ont un impact direct sur l’environnement.

Pas seulement. Certes, cette notion est très souvent associée aux secteurs à fort effet collusif avec l’environnement, comme ceux des énergies renouvelables, des constructions écologiques, du recyclage de l’eau et des déchets industriels, de l’agriculture biologique, du nettoyage industriel ou encore des moyens de transport visant à réduire la pollution. Toutefois, outre ces secteurs « logiques », d’autres entreprises s’insèrent dans la sphère du green business. Il s’agit d’entreprises technologiques et biotechnologiques, allant de gros industriels aux start-up, qui ambitionnent de protéger l’environnement via leurs innovations et des financements verts.
De manière plus globale, les problématiques du green business sont transversales et touchent au développement des éco-activités et à l’accompagnement financier et technique des États dans les domaines phytosanitaire, photovoltaïque, de la protection de la biodiversité… et c’est un sujet particulièrement porteur pour l’Afrique subsaharienne, en pleine mutation. Pour les experts de l’Agence africaine de développement durable (AGADD), « l’Afrique est le continent de demain, elle n’est pas polluée et a encore beaucoup de réserves et de potentialités. Le bassin du Congo, par exemple, est une grande richesse. Il contient de la biodiversité et intéresse à la fois les industries pharmaceutiques et cosmétiques. En matière de green business, tenant compte de tous ces aspects, l’Afrique va surprendre le monde. »

L’éco-entrepreneuriat présente une opportunité d’investissement en Afrique.

Absolument ! Déjà, l’Afrique est un continent d’opportunités qui regorge de niches d’investissement et offre de forts taux de croissance et de rentabilité dans des secteurs non encore exploités ou sous-exploités. Elle jouit de richesses minières considérables, sans compter son potentiel agricole avec ses 60 % des terres arables, et les grands travaux infrastructurels à venir. D’ailleurs, plusieurs pays, à l’image du Sénégal, sont sur les rails de l’émergence et ont lancé de gigantesques chantiers pourvoyeurs d’emplois et d’opportunités d’affaires. L’éco-entrepreneuriat a donc devant lui de beaux jours en Afrique.
Dans le viseur, plusieurs pôles d’investissement en friche : aménagement du territoire et assainissement des voiries et réseaux divers, gestion des eaux, des déchets, des forêts, écotourisme, économie sociale, agrocarburants, éco-industries, commerce équitable, écoconstructions, aménagement durable à haute intensité de main-d’œuvre, agriculture biologique et énergies renouvelables. Pour exploiter ces opportunités, il faut, selon les experts de la CEEAC, passer des discours sur l’économie verte aux solutions. Ce qui fait dire à Charlotte Libog, fondatrice et présidente de la plateforme « Afrique grenier du monde », que « le green business va permettre de restructurer fondamentalement les économies africaines, afin qu’elles stimulent et soutiennent l’essor de l’agriculture verte, les énergies renouvelables, la croissance verte et les emplois verts ».

En sus d’être une opportunité d’affaires, le green business est un rempart contre le changement climatique en Afrique.

Tout à fait. Plusieurs travaux et rapports des institutions internationales sur le développement du green business dans les pays africains ont tiré la sonnette d’alarme : pour ce qui est de l’Afrique subsaharienne, ces études aboutissent à des conclusions très sévères, pointant du doigt l’irresponsabilité sociétale et environnementale des groupes industriels qui y opèrent. La raison ? Peu d’entre eux s’imprègnent des conséquences du changement climatique dans leur politique de développement. Et pourtant, une négligence des aspects écologiques serait totalement suicidaire pour l’Afrique. Le risque étant de voir la facture écologique s’ajouter à la facture numérique et à celle énergétique déjà existantes. De la fonte des neiges du Kilimandjaro à la disparition du lac Tchad, en passant par la désertification au Sahel et la pénurie d’eau au Maghreb, il y a de quoi s’inquiéter.

L’Afrique a pris conscience de sa vulnérabilité et de son exposition aux risques environnementaux.

Pas si sûr... Si l’on s’en tient à certains reportages, l’Afrique serait la poubelle industrielle du monde. Rien que pour le cas des objets électroniques, trois quarts des déchets européens échappent au recyclage pour finir dans des décharges ailleurs (en Afrique surtout) en toute illégalité, selon l’enquête « La tragédie électronique » de la réalisatrice allemande Cosima Dannoritzer (diffusion Arte). Au travers de cette étude, se dégage un fait : la préservation de l’environnement passe par un engagement politique irréversible, se traduisant par l’adoption de mesures règlementaires et normatives contraignantes. Or les questions de normes internationales sont discutées sans tenir compte des voix africaines.
L’exemple des déchets est symptomatique. Le prix de chaque appareil neuf, en Europe, inclut une éco-participation qui couvre le coût de son recyclage. Pourtant, selon l’enquête susvisée, seuls 25 % des déchets électroniques de l’UE sont effectivement recyclés. Le reste est exporté illégalement et finit souvent dans des décharges clandestines en Afrique (Ghana, Nigéria), en Asie ou en Amérique du Sud. Plus dommageable encore, les « e-déchets » contiennent des matériaux précieux (or, cuivre, etc.) qui attisent la convoitise des petits trafiquants et de la criminalité organisée : une source de bénéfices confortables pour les criminels.

Le développement de l’économie verte suppose la formation des hommes et la mise en place de technologies adaptées.

Évident. Le véritable challenge de l’écologie pointe l’éducation et l’université en tête de peloton. La raison ? C’est là que l’on pourra éduquer et sensibiliser les futures générations aux questions environnementales et aux défis du monde de demain. Dans cette prospective, des ateliers de concertation entre les ministères en charge des questions environnementales, de l’enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation devraient aboutir à la construction de modules et programmes de formation dédiés. Or, à ce niveau, on ne sent pas encore une réelle effervescence de la réflexion et un engagement des pouvoirs publics dans l’action. L’autre enjeu, et non des moindres, est l’accompagnement des entrepreneurs. Le dynamisme du vivier de jeunes entrepreneurs africains commence à être connu. Mais il faut les accompagner et valoriser leur travail pour inciter d’autres jeunes à adopter ce nouveau mode de croissance verte.

Portrait : Charlotte Libog, fondatrice d’« Afrique grenier du monde »

Charlotte Libog est une jeune entrepreneuse franco-camerounaise qui a créé en 2013 la plateforme « Afrique grenier du monde ». Son objectif est d’impulser une dynamique et l’émergence d’une agriculture forte en Afrique de manière à ce que s’exprime le potentiel de « grenier du monde » du continent, berceau de l’humanité. Son action vise à inciter les dirigeants africains et occidentaux, les investisseurs et la société civile à mettre en place une gouvernance permettant l’indépendance alimentaire du continent.