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Finances : pourquoi Macky Sall est en train de réussir son pari

Avec le maintien de la note souveraine du Sénégal par l’agence américaine Standard & Poor’s (B+/B) en juin dernier, les derniers feux du décollage sont en train de passer au vert. Une satisfaction de plus pour le Président Macky Sall.

Par Dimitri Friedman - © AFP- 2018 ANADOLU AGENCY

Reprenons l’enchaînement dans leur ordre chronologique des (bonnes, et autres) nouvelles, qui ressemblent parfois à des montagnes russes.

1er acte : en avril 2017, la Banque mondiale à Dakar tirait la sonnette d’alarme. Julio Ricardo Loayza, économiste principal du bureau de la Banque mondiale, qui s’exprimait lors du lancement de la nouvelle édition du rapport Africa’s Pulse sur la situation économique de l’Afrique, alertait sur le niveau trop élevé de la dette publique du Sénégal. Et sur son gonflement rapide.
En clair, le pays avait intérêt à maintenir son niveau de croissance (plus de 6 %) s’il ne voulait pas s’enfoncer dans des difficultés économiques. « La dette du Sénégal est soutenable mais il y a des nuances. Elle ne met pas en danger la stabilité du cadre macroéconomique mais coûte cher », soulignait Julio Ricardo Loayza. Et de l’évaluer à 10 % des revenus de l’État... autant de moins pour financer, par exemple, des autoroutes.
En outre, l’économiste estimait qu’il n’y a « pas de danger sur la dette si la croissance est maintenue. Parce qu’on a une dette qui pèse et un PIB qui grandit. Donc, le poids de la dette se dilue. Le problème, c’est ce qui va se passer si la croissance ralentit ou freine. » D’autant que « 40 % de la dette est en dollars [...] ; si le dollar bouge, on ne peut pas se couvrir avec cette dette. Si le dollar augmente, le coût de la dette augmente. »
Dans le même temps, comme si les deux grandes institutions internationales s’étaient donné le mot, le chef de la mission du FMI au Sénégal, en la personne d’Ali Mansoor, lors de la dernière revue de l’Instrument de soutien à la politique économique (ISPE), faisait également part de ses inquiétudes sur le surendettement du pays.
C’est dans ce contexte que, quelques jours après, l’agence de notation Moody’s procédait au rehaussement de la note du crédit souverain du Sénégal (de B1 positif à Ba3), avec une perspective stable. Selon le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan sénégalais, bien que le taux d’endettement du Sénégal soit plus élevé que celui de ses pairs, le coût moyen de sa dette est plus favorable.
Concernant le Plan Sénégal émergent (PSE), nouveau logiciel des politiques publiques, Ali Mansoor en soulignait les limites : « Dans le cadre du PSE, l’investissement public est très important mais il n’est pas utile si l’investissement privé ne réagit pas. »

Batailles d’analyses de chiffres

2e acte, en novembre 2017 : Moody’s, après avoir relevé la note du Sénégal, la confirmait, selon le communiqué du ministère de l’Économie, des Finances et du Plan. Le même ministère précisait que le Sénégal et la Côte d’Ivoire étaient les deux États subsahariens à atteindre cette notation, devançant des pays comme le Ghana, le Nigéria, le Gabon ou l’Égypte, en théorie mieux pourvus en ressources naturelles.
Pour Moody’s, la solidité économique du Sénégal s’est renforcée à la faveur de la mise en œuvre du PSE. En outre, la croissance s’est consolidée pour atteindre environ 6 % par an entre 2014 et 2016, contre 4 % entre 2011 et 2014. Et à moyen terme, Moody’s prévoit même une croissance annuelle moyenne de 6,5%. Autre élément qui pèse dans la décision de l’agence : la solidité institutionnelle. Selon Moody’s, le score de la résistance institutionnelle du Sénégal demeure plus élevé que la moyenne de l’Afrique subsaharienne.
Ajoutez à cela que la vulnérabilité au risque évènementiel est faible (+), grâce à la tradition démocratique et à la place du Sénégal dans la communauté internationale et au sein des institutions tant africaines que sous-régionales, et vous aurez le tableau complet de l’optimisme.
Car, précisait Moody’s, si la solidité fiscale reste « faible » du fait du niveau relativement élevé du taux d’endettement (60 % du PIB), le coût de la dette est maîtrisé (coût d’intérêt moyen de 3,5 %), et le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan, en la personne du rigoureux Amadou Bâ, poursuit la réduction du déficit budgétaire (de 5,5 % du PIB en 2013 à 3,7 % en 2017).

3e acte : comme si les agences de notation et les grandes institutions financières internationales se répartissaient les tâches, à l’image d’un mauvais scénario policier (good cop vs bad cop), en janvier 2018, le FMI, bouclant sa 5e revue de l’ISPE au Sénégal, avançait que « la dette a augmenté à un rythme plus important que ce que laisserait croire le niveau du déficit, car le Trésor a dû combler les déficits du groupe La Poste et de la Caisse de retraite de la fonction publique, en plus des dépenses au titre des budgets des années précédentes. »

Et de suggérer la nécessité de grands progrès en matière de réformes fiscales et structurelles afin que la croissance de 6 % ne plonge pas ! Après le chaud des agences, le froid des grandes institutions.

De bonnes nouvelles ?

4e acte, et nouvel épisode : le Sénégal, en mars 2018, lève 2,2 milliards de dollars en eurobonds sur les marchés financiers internationaux à des taux « très favorables » – le 5e emprunt international du pays après ceux de 2009, 2011, 2014 et 2017. Alors, qui croire ? Les grandes institutions ou les marchés et les agences de notation ? D’ailleurs, dans un premier temps, le FMI semble faire amende honorable en actant un taux de croissance, passé de 6,5 % en 2015 à 6,7 % en 2016, à 6,8 % en 2017 ! Lequel devrait maintenir sa progression en atteignant les 7 % à partir de 2018.
Implicitement, c’est la reconnaissance du succès programmé du PSE, dont les projets devront être financés en partie par cette levée de fonds. 2018, « l’année sociale », selon les mots de Macky Sall, s’annonce de bon augure pour les Sénégalais, au moment où le Président s’apprête à remettre son mandat en jeu (février 2019)... Selon le Ministre Amadou Bâ, « le Sénégal a été évalué [par rapport] à quatre critères : la solidité économique, la solidité institutionnelle, la solidité budgétaire et la capacité à résister à des évènements imprévus comme les catastrophes... Sur l’ensemble de ces quatre critères, le Sénégal, avec la mise en œuvre du PSE, est sur une bonne trajectoire. Aujourd’hui, seuls trois pays d’Afrique ont une notation supérieure à celle du Sénégal : Maroc, Afrique du Sud et Namibie. »

5e acte, et cerise sur le gâteau : en juin 2018, l’américain Standard & Poor’s, l’autre grande agence de notation, maintient sa note (B+/B) en la justifiant par un niveau d’investissements soutenu. Et de prévoir une amélioration graduelle des indicateurs extérieurs et budgétaires du pays sur les 12 prochains mois ! Et ce en dépit du faible PIB/habitant (1 000 dollars en 2016) et d’une croissance démographique forte qui cantonne le taux de variation du PIB réel per capita à +2,8 % par an, ce que l’agence juge modeste dans cette catégorie de revenu.
Mais de nouveau, le curseur du jugement porté par les grandes institutions repart en sens inverse : 6e acte, en juillet 2018, le FMI classe le Sénégal au 25e rang des pays les plus
Ce qui n’entame pas la confiance des milieux d’affaires, petits patrons et capitaines d’industrie. Comme le déclarait Serigne Mboup, P-DG du grand groupe CCBM, responsable de l’Alliance pour la République et maire de Pire, au début de l’année : « Oui, le Président a les armes pour la réalisation de ses ambitions. […] On sait que c’est dans la durée que la croissance peut avoir un impact. Nous sommes sur la bonne voie. Jamais l’État n’a, sur ses fonds propres, autant investi dans des projets nationaux. Prenez n’importe quel grand projet de ce pays, vous verrez l’investissement sur fonds propres conséquents que l’État aura consenti. »

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 13