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Enjeux : Macron et le G5 Sahel

En visite les 2 et 3 juillet en Mauritanie, où se tenait le sommet de l’Union africaine, Emmanuel Macron n’avait qu’une idée en tête : que l’armée française sorte vite du guêpier du Sahel. Et que les pays concernés par le terrorisme dans la sous-région prennent le relais de la France.

Par Dimitri Friedman - © AFP - LUDOVIC MARIN

L’état-major du G5 au Sahel attaqué, voilà qui ne facilitait pas les choses pour le succès de la venue du Président Macron en Mauritanie dans le cadre du 31e sommet de l’UA à Nouakchott. Deux attentats au Mali, le vendredi 29 juin à Sévaré (sept Maliens, dont quatre soldats, tués) et le dimanche 1er juillet à Gao (quatre soldats français blessés), ont donné à cette visite un relief particulier en démontrant l’ampleur de la tâche qui attend la force du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad). Le Chef de l’État mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, en a convenu en déclarant qu’il y avait « énormément de failles » dans le dispositif ! Une pierre dans le jardin du Mali ?
De fait, l’attentat meurtrier de vendredi contre la Force conjointe a mis en lumière l’incapacité de celle-ci à mettre en place ne serait-ce qu’un périmètre de sécurité pour la protection de son quartier général… Pire, l’équipement de cette Force se révèle défaillant. Exemple ? Les 5000 soldats de la Force africaine ne possèdent pas de gilets pare-balles et n’en seront équipés qu’au mois de décembre de cette année. La force française Barkhane devrait donc être remplacée par celle du G5 Sahel dans des conditions inquiétantes de précarité.
Le Président français, qui participait lundi 2 juillet à un déjeuner à huis clos avec ses homologues, en est conscient, et renouvela bien sûr son soutien à l’initiative du financement autonome par l’UA des missions de paix en Afrique. Emmanuel Macron pour l’occasion en accord avec l’ONU parla de « financement autonome et prévisible ». Que faut-il entendre par là, et est-ce possible ?

La question du financement reste en suspens

La marge de manœuvre de cette première condition est hypothétique. Ledit financement suppose que la contribution des États membres des Nations unies monte en puissance jusqu’à un palier irréversible et incompressible. C’est la notion nécessaire incluse dans cette formule présidentielle. Or les États-Unis ont déjà fait savoir que là, comme dans d’autres domaines, ils vont réduire leur participation. L’on évoque une baisse de 3,5 %, pour plafonner à 25 % de l’enveloppe la contribution américaine. Même si un début de financement, des plus encourageants selon l’Élysée, s’est mis en place, notamment pour ce qui concerne la partie équipement de la Force, l’avenir n’est pas assuré !
Pas étonnant dans ces conditions – attentats, financement incertain – que dès son arrivée à Nouakchott, le Chef de l’État français se soit enfermé pendant deux heures avec ses homologues des cinq pays du Sahel, et ce en dépit des assertions visant à minimiser l’impact de la « guerre psychologique » engendrée par les attentats djihadistes sahéliens sur l’entourage du Président. Dans le petit monde du renseignement, l’on murmure que la Force serait disposée à passer à l’action après la saison des pluies, qui se termine en septembre, ce qui semble juste puisque l’on est déjà en juillet, même si le Président tchadien Déby a déclaré que « des décisions très fortes ont été prises pour relancer l’action de la force [du G5 Sahel] », ajoutant : « Nous n’allons pas attendre que les ressources extérieures viennent et allons commencer avec nos ressources propres. »
Un vœu relayé par Emmanuel Macron qui a déclaré de son côté que la France continuerait son action militaire aux côtés des Africains, et s’investirait aussi dans le développement économique et l’éducation pour assécher les conditions de l’essor du djihadisme.
Mais l’essentiel est ailleurs. L’autre écueil, et non des moindres, que le financement ne résoudra pas, réside dans le fait que la mutualisation des forces africaines peine à se mettre en place. Le Tchad et la Mauritanie ont des armées plus professionnelles que leurs voisins et reprochent à ceux-ci un certain amateurisme. Il est évident que les deux dossiers (financement et mutualisation) sont liés, ne serait-ce que parce qu’il faut aussi mettre les armées des pays concernés à niveau.

Logistique et populations

De fait, sur le plan militaire, l’intendance peine à suivre. En un an, la force G5 a mené, avec l’aide directe de la France, trois grandes opérations, dont la dernière en juin 2018 avec des résultats moins que convaincants. De leur côté, les djihadistes multiplient les attaques avec l’objectif affirmé de déstabiliser l’amorce de cette coopération militaire entre les cinq pays africains et la France.
Mais d’autres critiques encore pointent le bout de leur nez. Les forces militaires du G5 utilisent parfois des méthodes expéditives sur le terrain. Pas vraiment productif pour gagner la confiance des populations... La Force est régulièrement pointée du doigt par les associations de défense des droits de l’homme pour les exactions de ses soldats. La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) a souligné que le 19 mai 2018, des éléments du bataillon malien de la Force avaient exécuté sommairement douze civils sur le marché au bétail d’un village du centre du pays, après qu’un des leurs y a été tué.

Des enjeux sous-jacents

Au pouvoir depuis neuf ans, le Président Mohamed Ould Abdel Aziz, lui, n’a qu’un but en tête, se représenter en janvier 2019, même s’il affirme régulièrement le contraire. Comme souvent en pareil cas, un 3e mandat serait contraire à la Constitution mauritanienne que le Chef de l’État a juré de respecter en prêtant serment. Il se murmure que le Président Macron pourrait fermer les yeux sur cette entorse constitutionnelle si la Mauritanie s’implique plus dans la lutte de la force du G5 Sahel. Problème : le pays est allié à l’Algérie, les deux défendant des intérêts communs, notamment dans l’affaire sahraouie. Or Alger, qui avant la chute de Kadhafi veillait, à sa façon, sur la sécurité de la région, voit d’un mauvais œil la création du G5 Sahel dont elle est tenue à l’écart. Financement, coordination et volonté politique, efficacité militaire, rapport aux populations, les écueils sont nombreux sur la route de l’autonomisation de la force du G5 Sahel. Il n’est pas sûr qu’une seule visite du Président Macron suffise à les lever.

Financement et tensions

Selon une enquête de notre confrère La Lettre du continent, plus de six mois se sont écoulés après le lancement en janvier à Bamako du fonds judiciaire devant gérer les contributions du G5 Sahel. Ce fonds reste une coquille vide. Pourquoi ?
Sur les 414 millions d’euros promis, seuls 500 000 euros ont été versés par le Rwanda. L’Union européenne, relativement au premier volet de financement, a libéré 50 millions d’euros. Cependant, cette somme dort dans les tiroirs de l’agence Expertise France. Les 30 millions d’euros promis par les Émirats arabes unis ne sont pas non plus disponibles. Et on ne verra pas avant fin 2018 la couleur des 100 millions d’euros que l’Arabie saoudite doit dégager pour aider à l’achat d’équipements militaires, en majorité français.
Les tensions qui s’exacerbent entre les chefs des États membres de cette Force se sont accumulées… Le tchadien Déby et le mauritanien Abdel Aziz s’agacent en privé de la fragilité de leur homologue malien Ibrahim Boubacar Keïta, au moment où les attaques terroristes redoublent dans son pays.