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Quand la Chine tacle la France en Afrique

La France et la Chine ont choisi des stratégies diamétralement opposées quant à leurs investissements sur le continent africain. Si les entreprises françaises semblent aujourd’hui à la peine, les choix hexagonaux s’inscrivent dans une logique de développement sur le long terme.

Par Clément Airault - © AFP - Hu Qingming - IMAGINECHINA

La France a longtemps fait de l’Afrique francophone son pré carré. Mais de pré carré, il n’y a plus. Ces trois dernières décennies, les entreprises françaises ont progressivement perdu des parts de marché au profit de nouveaux venus tels le Brésil, l’Inde, la Turquie, et plus encore la Chine, que l’instabilité politique et monétaire ou les risques sanitaires n’inquiètent aucunement.
Les entreprises hexagonales qui ont fait le choix de délaisser l’Afrique au profit de l’Asie se rendent aujourd’hui compte de leur erreur. Avec un taux de croissance de 3,1 % cette année selon la Banque mondiale, et une moyenne de 3,6 % prévue sur la période 2019-2020, l’Afrique subsaharienne se développe à grande vitesse et offre une multitude d’opportunités d’investissements. Encore faut-il décrocher des marchés...

Perte d’influence

La France reste un partenaire majeur de bon nombre de pays africains, et a augmenté ses investissements sur le continent ces deux dernières années. Mais elle peine à récupérer des parts de marché sur la Chine, devenue le premier interlocuteur de l’Afrique.
Un exemple témoigne de cette déliquescence de l’influence de Paris : Djibouti. « À force de ne considérer Djibouti que comme une base militaire, à la fois caillou géostratégique et bac à sable pour l’entraînement de ses troupes d’élite, l’ancien maître colonial n’a pas vu son élève grandir, puis s’affranchir », écrivait François Soudan en 2015 dans Jeune Afrique. Le pays est aujourd’hui dans la sphère d’influence chinoise. Endetté auprès de Pékin, il lui est redevable. Ainsi, le contrat de gestion du terminal à conteneurs de Doraleh a été attribué aux Chinois, au détriment des français CMA CGM et Bolloré pourtant bien positionnés. L’empire du Milieu a également installé une base militaire à Djibouti (qui officiellement ne reste qu’une base logistique).
Pourquoi la France perd-elle ces marchés ? La direction Asie du Quai d’Orsay a rédigé une note sur le sujet en décembre 2017, révélée par le site Africa Intelligence. Selon ce dernier, il y est fait état du sentiment des ambassadeurs africains en Chine, qui ont « une image dégradée de la France ». La politique de coopération française serait trop lente, trop bureaucratique, et l’aide serait basée sur des « critères excessifs ».

Stratégies d’influence

La Chine, qui s’implique de plus en plus dans la formation des officiers africains, a aujourd’hui fait de son réseau une force lui permettant de court-circuiter les entreprises françaises lors d’arbitrages ou de négociations. Elle a largement réussi à combler son retard sur l’Occident, et notamment la France, en construisant de grands projets d’infrastructures qu’aucune institution ne voulait financer. Aujourd’hui les chiffres sont éloquents : selon un rapport du cabinet américain McKinsey daté de 2017, les entreprises chinoises auraient la mainmise sur la moitié des marchés d’infrastructures, et plus de 10 000 entreprises chinoises opèreraient en Afrique.
Face à ce constat, Emmanuel Macron a multiplié les voyages officiels sur le continent. Il a pris la mesure des enjeux sécuritaires, sociaux, mais surtout économiques, lui qui prône un partenariat avec l’Afrique – et non plus une simple relation. En créant l’année dernière le Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA), il entend retisser des liens qui se sont effilochés au fil des ans. Le Chef de l’État français compte notamment sur l’aide des diasporas africaines installées dans l’Hexagone pour le soutenir.
Cherchant à contrer l’influence chinoise, Emmanuel Macron pèse de tout son poids pour que les entreprises françaises obtiennent des marchés. Il en a apporté la preuve le 29 novembre 2017 à Abidjan, lorsqu’il a confirmé que la France financerait en intégralité la construction du métro de la capitale ivoirienne, par le biais de prêts concessionnels de l’AFD, de la BPI et du Contrat de désendettement et de développement (C2D). « Avec 1,4 milliard d’euros, cette offre constitue l’effort le plus important que la France ait jamais réuni au démarrage d’un projet de transport urbain à l’étranger », précisait-il dans son discours.
Une condition prévalait pour que Paris accorde ce prêt : que les travaux soient confiés à des entreprises françaises. Et c’est le consortium composé de Bouygues, Colas, Alstom et Keolis qui a obtenu le marché.

Avantage à la Chine ?

L’Élysée ne peut cependant pas intervenir dans tous les cas. Sur la plupart des grands chantiers d’infrastructures, la Chine l’emporte haut la main. Elle possède d’indéniables atouts. Si la France articule sa stratégie et conditionne son aide au développement à de grands principes (démocratie, respect des travailleurs, normes environnementales, etc.), Pékin est beaucoup plus souple quant à ses exigences… L’absence de conditions, que d’aucuns chefs d’État africains pourraient prendre comme des ingérences, est son laissez-passer pour commercer en toute circonstance.
L’Afrique apprécie ce partenaire non interventionniste, qui ne donne pas de grandes leçons de démocratie sur un ton paternaliste. Mais les atouts chinois sont en premier lieu économiques. Le pays possède une banque d’exportation et d’importation à même de financer de grands chantiers remboursables à long terme, et qui propose des taux d’intérêt très bas – alors qu’il n’existe pas de vraie banque française de cette sorte. Il y a certes de nouveaux fonds d’investissements français en Afrique, notamment dédiés aux PME africaines, à l’image de Proparco, une filiale de l’AFD ; mais ces investissements restent cantonnés à de petits projets.
Une question se pose : pourquoi la Chine accepte-t-elle de financer des programmes d’infrastructures dont la rentabilité n’est pas avérée ? Les crédits accordés aux États africains sont la plupart du temps remboursés en pétrole ou autres matières premières, « dans des conditions particulièrement opaques », selon la lettre d’information d’Africa Energy Intelligence qui a enquêté sur le sujet, notamment au Congo. D’après cette publication, environ la moitié de la production de pétrole congolais serait gagée par le trader chinois Unipec. La dette de la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC) envers les traders serait de 2,3 milliards de dollars. Aujourd’hui, le Congo est l’un des pays les plus dépendants de la Chine sur le continent. En Afrique de l’Ouest, la Mauritanie, la Gambie et la Guinée sont également dans ce cas. Mais les besoins en matières premières de Pékin vont sans doute se réduire progressivement. Et les entreprises françaises ont là une carte à jouer.
Elles savent être compétitives. Cela est vrai dans la construction, l’agroalimentaire, la logistique, le transport, la santé ou les normes environnementales, et Sanofi et Airbus en sont de parfaits exemples. Le sommet Afrique-France de 2020 sera principalement consacré à la «ville durable». Paris entend bien mettre en avant son expertise sur la question. Dans de nombreux secteurs d’activité liés à cette thématique, les sociétés hexagonales ont un savoir-faire unique, dont ne disposent pas les Chinois, plus réputés pour la piètre durabilité de leurs réalisations que pour les innovations qu’ils apportent. Ici, c’est un ascenseur neuf qui ne fonctionne pas ; là, c’est une route qui part en lambeaux quelques mois après sa construction…

Quelle coopération franco-chinoise en Afrique ?

Alors qu’un sommet Chine-Afrique s’est tenu en septembre à Pékin, une coopération accrue entre Paris et Pékin est-elle à l’ordre du jour ? Lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron en Chine, du 8 au 10 janvier, annonce fut faite de la signature d’un partenariat entre la China Development Bank (CDB) et l’AFD, pour soutenir des projets en Afrique en lien avec la lutte contre le réchauffement climatique. « Nous avons décidé d’approfondir notre concertation sur l’Afrique, où la Chine est de plus en plus présente », précisait Emmanuel Macron.
On est toutefois en droit de se demander pourquoi ce projet rencontrerait plus de succès que « les partenariats franco-chinois en marchés tiers » initiés en 2015, qui n’ont jamais fonctionné. Financés par la CDC française et la China Investment Corp., ces partenariats n’étaient dotés que de quelques centaines de millions d’euros (une broutille en comparaison des milliards d’Eximbank). Et le sommet Chine-France-Afrique prévu à Dakar n’a jamais eu lieu…
La coopération entre la Chine et la France est difficilement envisageable sur le plan économique. Les entreprises chinoises ne perçoivent pas l’Hexagone comme un partenaire important en Afrique, et les entreprises françaises multinationales, soucieuses de conserver leurs intérêts, craignent de coopérer avec le géant asiatique. Certes, Emmanuel Macron a changé de stratégie. Il ne mise plus sur les entreprises privées mais sur les banques publiques d’investissement pour obtenir des résultats. Mais est-ce vraiment ce que recherche Xi Jinping ?

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 13