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Entretien avec Aïssatou Sophie Gladima, Ministre des Mines et de la Géologie

Le Sénégal possède d’immenses ressources minières qui, habilement exploitées, doivent contribuer à l’émergence du pays. C’est ce que nous confie la Ministre des Mines et de la Géologie, Aïssatou Sophie Gladima, grande spécialiste du sujet.

Propos recueillis par Laurent Taieb - © Cheikh Ndiaye

Cap Éco Africa : Madame la Ministre, vous êtes une scientifique, professeure en géologie. De votre point de vue, quels sont les principaux atouts du sous-sol sénégalais ?

Aïssatou Sophie Gladima : Le sous-sol sénégalais détient d’importantes ressources naturelles composées en grande partie de ressources minières. Au niveau économique, le secteur minier constitue le premier contributeur au budget de l’État, avec respectivement un total de 95,8 milliards de francs CFA, soit 93,5 % des recettes provenant dudit secteur, en 2015, et 99,2 milliards de francs CFA, soit 93,7 %, en 2016.
Le Président de la République, Son Excellence Monsieur Macky Sall, en ses qualités d’ingénieur géologue, donc connaissant bien les valeurs de la géologie et ce qu’elle peut apporter au pays, a jugé nécessaire de l’ériger en département ministériel couplé aux mines car les deux vont de pair. La géologie est présente au début et à la fin de la vie. Toute notre existence repose sur la géologie. Tout est terre et redeviendra terre, tout est poussière et redeviendra poussière.
L’eau comme le pétrole que nous avons récemment découvert au Sénégal : tout est issu de la géologie. Il en est de même du phosphate qui nous permet d’avoir une agriculture compétitive et respectueuse de l’environnement, du calcaire pour faire du ciment, des sables argileux pour construire des cases, du granit pour faire des pavés, du marbre utilisé dans la construction, du basalte pour faire des routes. À titre d’exemple, le Sénégal est aujourd’hui le pays de la sous-région ayant le plus de routes bitumées avec du basalte… La géologie est la base de l’économie. Nous cherchons aujourd’hui à développer la verrerie. Le Sénégal possède beaucoup de sables siliceux qui doivent permettre l’installation et l’ouverture d’une usine de verrerie.

L’extraction de l’or est sans doute le secteur le plus prometteur. Plusieurs compagnies ont débuté la production d’or, dont Toro Gold en mai dernier. Quelles sont les retombées possibles pour le peuple sénégalais ?

Comme le stipule l’article 25.1 de la Constitution, toutes les ressources naturelles appartiennent au peuple sénégalais et doivent être utilisées à l’amélioration des conditions de vie. L’exploitation et la gestion des ressources naturelles doit donc se faire en toute transparence et de manière à générer une croissance économique, à promouvoir le bien-être de la population en général et à être écologiquement durable.
Aujourd’hui, nous avons les sociétés d’exploitation des mines de Sabodala et de Mako. Les populations de Kédougou et Sabodala ont vu une nette amélioration de leurs conditions de vie, en ce sens que le Code minier exige que les sociétés exploitantes utilisent des sociétés locales pour tout ce qui est sous-traitance. On encourage également les jeunes à se mettre en Groupements d’intérêt économique (GIE). Cela se fait de plus en plus. À Sabodala et Mako, les sociétés d’exploitation soutiennent les populations dans la production maraîchère de même que dans l’élevage en achetant la production des agriculteurs à travers la Responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE).
20 % des taxes prélevées reviennent dans le budget du Sénégal, et sont employées dans les secteurs de l’hydraulique, de l’éducation, de la santé, et de tout autre secteur prioritaire du Sénégal.
Un fonds de péréquation est également doté de 20 % des recettes annuelles, qui sont redistribuées aux collectivités locales. Celles installées à proximité des mines sont plus bénéficiaires que les autres, selon un ratio précis.

Où en sont aujourd’hui les campagnes de prospection aurifère dans le sud-est du Sénégal ? De nouvelles campagnes sont-elles à l’ordre du jour ?

De l’or a été trouvé. Iamgold va ouvrir incessamment une société d’exploitation sur le projet de Boto, de même que Randgold sur le projet Massawa. Le projet est en phase d’être viabilisé, car il ne manquait que quelques onces à compléter. D’autres structures, d’ici 2020, vont venir compléter la production de Sabodala et de Mako. La production aurifère est amarrée.

Madame la Ministre, les phosphates représentent traditionnellement une part importante des exportations minières du pays. Quelles sont les opportunités de développement ?

Les phosphates constituent une importante part du secteur minier. Après l’or ; les phosphates sont le deuxième contributeur à l’économie sénégalaise. L’exploitation des phosphates est organisée depuis l’indépendance, notamment avec l’exploitation des phosphates de Taïba.
Avec la mise en place des Industries chimiques du Sénégal (ICS), on devrait pouvoir arriver à la production d’engrais.
Le Président de la République tient beaucoup à ce que l’on ait la mainmise sur toute la ligne de production de phosphates, depuis l’acide phosphorique jusqu’à l’engrais, pour soutenir l’agriculture sénégalaise. Il n’y a rien de pire que de posséder de grandes ressources de phosphates et d’aller acheter de l’engrais à l’extérieur…
De plus en plus, les sociétés minières qui se voient accorder des permis et qui commencent à exploiter les mines de phosphate sont en train de voir comment mettre en place des unités de production d’acide phosphorique et d’engrais.

D’où viennent les principaux groupes étrangers qui officient ici, au Sénégal ?

Cela dépend. Dans les carrières et pour les produits dont nous avons besoin pour la construction, on trouve de nombreux Sénégalais. Prenons l’exemple des cimentiers, qui sont majoritairement sénégalais, à l’image de Sococim qui fut la première cimenterie du Sénégal, ou des Ciments du Sahel qui, bien qu’étant d’origine libanaise, sont sénégalais. Aujourd’hui le groupe nigérian Dangote s’est installé dans le pays. Il n’est pas sénégalais mais est africain.
Des entreprises étrangères de toutes nationalités sont présentes dans le secteur de l’or, où les investissements sont très lourds.

Madame la Ministre, votre bagage scientifique vous permet-il d’avoir un discours plus crédible et d’égal à égal avec les professionnels du secteur ?

Bien sûr. La plupart des directeurs ou P-DG qui sont à la tête des sociétés en phase d’exploitation ou d’exploration sont issus de la même école que moi, ainsi que le Président de la République. Nous nous comprenons, avons fait les mêmes études et avons cheminé ensemble une partie de notre vie professionnelle. D’égal à égal, nous pouvons discuter.
Il est vrai que j’ai étudié aux côtés de Son Excellence le Président de la République de la première à la dernière année. Il fut un ami, un confrère.

Le Président de la République a souhaité que votre pays rejoigne l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) ; pouvez-vous nous dire comment ce processus est établi ? Quelle est aujourd’hui la place du Sénégal au sein de cette organisation ?

Je suis heureuse d’en parler car ce fut un long processus. Les gens pensent que l’ITIE s’est faite en cinq ans au Sénégal, mais ils se trompent. Lorsque le Président était encore simple agent à Petrosen en 1993, les premiers jalons d’une adhésion à l’ITIE avaient été posés. En tant que jeune ingénieur, il faisait partie des rares personnes favorables à une adhésion à l’ITIE. Il a toujours été attaché à la transparence et à la bonne gouvernance.
Plusieurs discussions ont été posées pour que le Sénégal puisse y adhérer. Ce processus est aujourd’hui arrivé à terme. On félicite la clairvoyance du Président, qui a fait en sorte que le Sénégal soit le premier pays africain à avoir accompli des progrès satisfaisants en matière de mise en œuvre de la norme ITIE.

Vous impulsez une rencontre avec les professionnels du secteur début novembre 2018. Quel est l’objet de cet évènement ?

Le Salon international des mines (SIM) va permettre à tous les acteurs, aussi bien professionnels que non professionnels, ainsi qu’aux chercheurs, de discuter de la réglementation, mais aussi d’échanger sur une thématique spécifique.
Cette année, le thème sera lié aux métiers qui tournent autour de la mine. Il ne suffit pas simplement de travailler dans une mine pour bénéficier des retombées de cette dernière. Je me dis aujourd’hui que tout ce qui est innovation dans le secteur des mines est d’un grand intérêt. J’accompagne d’ailleurs des femmes en ce sens, parce qu’au-delà du maraîchage, elles doivent avoir d’autres activités autour de la mine, à l’image de l’artisanat. Avec les résidus de l’exploitation, on peut également fabriquer des craies ou du plâtre, et cela est créateur d’emploi.

Comment envisagez-vous l’après-mine ?

Nous pensons fortement à l’après-mine. Sabodala a terminé l’exploitation de Goura et nous sommes en train de voir comment faire pour ne pas s’en tenir à la simple réhabilitation du site. Après avoir creusé, il est clair que le sol n’aura plus la même composition chimique ni la même texture, donc on ne peut pas replanter les mêmes espèces de végétaux. Je pense qu’il faut diversifier les plantations, et les reconversions. On peut en faire des bassins piscicoles ou mettre en place des activités touristiques.
Il faut penser à l’après-mine avant même l’exploitation de la mine. On constate souvent, comme pour le pétrole, qu’après l’exploitation reste la pauvreté, car les gens autour des mines ont un niveau de vie très élevé, qui disparaît avec la perte de leur emploi. Avec la création d’activités génératrices de revenus, ils peuvent continuer une activité après la fermeture de la mine. C’est une question majeure.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 13