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Congo-Brazza : un endettement insoutenable

Depuis deux ans, le Congo-Brazzaville est empêtré dans une crise économique et financière sans précédent. Elle s’est accélérée à la suite d’un endettement insoutenable, évalué par le FMI à plus de 120% du PIB ! Quelle issue possible ?

Par Arsène Séverin - © Shutterstock - Sevenmaps7

Cette dette ne permet pas actuellement au pays d’emprunter à nouveau. La plupart des bailleurs de fonds sont réticents à aider le Congo-Brazzaville, dont les comptes sont au rouge. Pour tenter de gérer la crise et éviter la banqueroute, les autorités congolaises ont accepté d’ouvrir en septembre 2017 des négociations avec le FMI. C’est cette institution qui avait la première révélé, au mois de juillet, la dette cachée du pays. Alors que le gouvernement la déclarait à hauteur de 77 % du PIB, le FMI l’avait évaluée à 120 %, dénonçant par la même occasion les manœuvres des autorités tentant de dissimuler un lourd endettement.
Le Congo a dépassé le plafond de l’encours autorisé au sein de la Cemac, fixé à 70 %. À lui seul, ce pays représente l’endettement des cinq autres États de la zone. Il se place « en tête », avec plus de 3 000 milliards de francs CFA de dette accumulée. Un montant insoutenable pour une économie très fragile, portée principalement par le pétrole.

Des travaux coûteux

Pourquoi le pays est-il ainsi empêtré dans sa dette ? Tout d’abord, le gouvernement se serait lancé dans des actions à très forte demande de financement, à l’instar des infrastructures routières, des bâtiments officiels ainsi que des aéroports et des ports. Pour la plupart, ces ouvrages ne rapportent pour le moment rien à l’État. D’où le problème du choix et de la qualité de la dépense effectuée ces dix dernières années par le gouvernement.
Dans le but d’améliorer les conditions de vie des populations et désenclaver l’arrière-pays, le Congo a entrepris durant la dernière décennie des chantiers herculéens, gérés par la Délégation générale des grands travaux. Cette institution aurait longtemps eu les mains libres pour décrocher des financements parfois non budgétisés, l’objectif étant de réaliser chaque année des infrastructures prévues dans un département donné. Ces opérations, souvent effectuées sans accord du Ministre des Finances, constituent l’un des pans de la dette du Congo.
Aujourd’hui, même le Parti congolais du travail (PCT), parti du Président Denis Sassou N’Guesso, admet que le mal est plus profond qu’initialement avoué. Selon son secrétaire général, Pierre Ngolo, la crise risque d’éroder les efforts de développement fournis ces dix dernières années. C’est pourquoi il a invité les cadres du PCT, au cours de la cérémonie de présentation des vœux du Nouvel An, à soutenir la politique du Président de la République qui vise la réduction drastique du train de vie de l’État.

Un endettement complexe

Parmi les créanciers du Congo se trouvent en bonne place les sociétés chinoises, qui ont gagné de gros marchés dans le pays. En effet, les Chinois ont été partout sur le front du développement des infrastructures : le bâtiment, les routes, les aéroports, les ports et les complexes sportifs. Dans la plupart des cas, ces sociétés ont préfinancé les travaux à des coûts exorbitants. Selon des sources proches du dossier, l’endettement vis-à-vis de la Chine avoisinerait les 85 % de la dette totale extérieure du Congo !
D’autres dettes se sont également amplifiées à la suite de l’incapacité de l’État de remplir ses obligations de remboursement. Les arriérés de paiement sont importants au niveau des créanciers traditionnels comme la Banque mondiale ou la BAD. Plusieurs projets économiquement favorables aux populations vivant dans la précarité (51 % des Congolais) ont dû être suspendus du fait de l’absence de contrepartie de l’État. Exemple : le pays recherche quelque 1 000 milliards de francs CFA pour relancer son agriculture.
Cette dette s’alourdit et certains créanciers affichent une fermeté intransigeante, malgré les difficultés de l’État. C’est le cas de l’homme d’affaires anglo-libanais Mohsen Hojeij qui réclame une créance de plus d’un milliard d’euros, soit environ 656 milliards de francs CFA. Cette dette remonte à une trentaine d’années, et est devenue un vrai boulet pour le Congo. Elle a provoqué un effet domino sur sa situation économique et financière. Mohsen Hojeij, patron de la société Commisimpex, a gagné tous ses procès contre le pays dans les capitales occidentales, notamment New York, Londres et Paris, où la justice l’a autorisé à mettre la main sur les avoirs congolais.
Au Congo même, les opérateurs économiques tiennent également l’État au collet. Ils réclament plus de 1 000 milliards de francs CFA de dette impayée depuis des années, dette qui a déjà fait l’objet de plusieurs audits. Les autorités avaient prévu de payer en 2017 la bagatelle de 14 milliards de francs CFA à ces hommes d’affaires, mais la crise s’est durcie, rendant vaine toute promesse. Les retards pris dans les paiements des fonctionnaires, loyers d’ambassades, pensions de retraites, bourses d’étudiants, augmentent sans cesse le volume de la créance.
La crise s’est aggravée avec la chute du prix du baril de pétrole. Pays producteur et exportateur d’or noir, le Congo ne s’en sort pas, malgré des appels répétés à la diversification de son économie. La bonne nouvelle c’est que jusque-là, tous les acquis sociaux n’ont pas encore été broyés par la crise. C’est le cas des salaires des fonctionnaires de l’État, qui sont toujours régulièrement payés malgré des retards de quelques jours.
La volonté des autorités de négocier avec les institutions financières internationales pour le traitement de cette dette est un signe fort en direction de la communauté d’affaires. La crise n’est pas une fatalité pour le Congo, qui recherche les solutions en interne. Plusieurs niches, notamment les régies financières, sont explorées. Les services des impôts ont, par exemple, prévu de ramener plus de 500 milliards de francs CFA dans les caisses de l’État pour cette année. Le budget 2018, estimé à plus de 1 600 milliards, bien que toujours porté par le brut, va désormais reposer aussi sur de nouvelles recettes fiscales – bois, foncier, redevances sur services publics en eau et électricité, etc. –, souvent peu comptabilisées auparavant.
Cette situation réduit l’action du gouvernement à rechercher des financements auprès des partenaires traditionnels. Les bailleurs de fonds internationaux exigent un audit des comptes publics, et le respect du circuit de la dépense. Le FMI a, par exemple, demandé que certaines entreprises, comme la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), soient réformées, avant de conclure un quelconque accord financier. Dernière demande en date (fin décembre 2017), il exige une déclaration de patrimoine des dirigeants congolais, en particulier ceux qui ont des intérêts dans le secteur pétrolier. D’autres bailleurs attendent l’aboutissement des échanges entre le Congo et le FMI pour relancer leur coopération économique avec le pays.

Le Congo reste proactif

Les autorités sont dans une campagne de recherche de fonds pour financer l’économie nationale. Des démarches sont menées auprès de plusieurs pays pour tenter de racheter cette lourde dette et permettre ainsi au FMI de passer un accord financier avec le Congo. La Chine serait sollicitée en premier, mais elle étudie la situation avant de s’engager. Certains dignitaires du pouvoir utilisent leurs propres réseaux d’amis dans les pays arabes pour essayer d’attirer leurs faveurs. La piste de la Russie, longtemps évoquée, n’est pas à écarter.
Le Congo prend au sérieux les négociations avec le FMI, et le Chef de l’État met tout en œuvre pour mener à bien ces discussions. Lucien Ebata, le négociateur en chef, est lui-même intervenu sur plusieurs marchés pétroliers internationaux, négociant la valeur du pétrole pour le compte du Congo. Sa propre expérience dans les affaires est un atout non négligeable.
Faisant suite aux exigences du FMI, les autorités ont ouvert des enquêtes de police au sein des établissements publics sur lesquels pèsent de nombreux soupçons de détournements des fonds. Le procureur de la République, André Gakala Oko, compte confier des enquêtes judiciaires à des juges. Une volonté qui pourrait rassurer les donateurs internationaux. Le Chef de l’État est lui-même monté au créneau, appelant à la réduction du train de vie de l’État. Les ministères grassement payés devraient normalement voir leurs indemnités réduites. Les élus nationaux devraient aussi subir la même cure d’austérité. Denis Sassou N’Guesso a demandé aux hauts dignitaires civils et militaires d’honorer désormais leurs factures d’eau et d’électricité, pour donner le bon exemple aux populations, qui parfois se branchent sur des lignes pirates pour échapper aux factures de fin de mois.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 13