Feuilles de route

Nigéria-Maroc : le (mé)gazoduc est dans les tuyaux

Les 10 et 11 juin, à Rabat, une rencontre historique a eu lieu entre le Président Muhammadu Buhari et Sa Majesté le Roi Mohammed VI. À l’ordre du jour, la deuxième partie du projet pharaonique du gazoduc dénommé « Trans-African Pipeline ».

Par Pius Moulolo - © Shutterstock - Oil and gas photographer

Réaffirmant leur volonté de bâtir un modèle de coopération Sud-Sud, les deux dirigeants ont « noté avec satisfaction les étapes franchies et ont souligné leur engagement à poursuivre la mise en œuvre du gazoduc régional, qui devrait relier les ressources gazières du Nigéria et de certains pays d’Afrique de l’Ouest au Maroc et à l’Europe, favorisant ainsi l’intégration et le développement des pays de la région de l’Afrique de l’Ouest ». Dixit le communiqué officiel. C’est l’aboutissement d’un long processus de négociations qui a débuté en novembre 2016 en marge de la Cop22 de Marrakech, fruit de l’offensive diplomatique du royaume chérifien.
Le 3 décembre 2016 a en effet été signé un accord de partenariat stratégique et un mémorandum d’entente entre la Nigerian Sovereign Investment Authority (NSIA) et le fonds d’investissement marocain Ithmar Capital en vue du financement du Trans-African Pipeline. Lors de son voyage express du 15 mai 2017 à Rabat, le Ministre des Affaires étrangères nigérian Geoffrey Onyeama a assisté au lancement officiel du projet. Un accord de coopération a été trouvé entre la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC) et l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) du Maroc pour la conduite des études de faisabilité et d’ingénierie.

Des études concluantes

Lors de la rencontre du 10 juin, le directeur général de la NNPC, Farouk Garba Said, et la directrice de l’ONHYM, Amina Benkhadra, ont annoncé que le résultat des études de faisabilité était plus que satisfaisant. Conçu sur un linéaire de 5 660 km, le Trans-African Pipeline longera toute la côte atlantique du golfe de Guinée depuis le delta du Niger ; 12 pays africains et près de 300 millions de consommateurs sont concernés. D’un coût estimé à 20 milliards de dollars, le projet prolongera le Gazoduc ouest-africain en service depuis 2010. « Pour des raisons d’ordres économique, politique, juridique et sécuritaire, le choix s’est opéré sur une route combinée onshore/offshore », selon le communiqué conjoint.
La deuxième partie de la convention porte sur les pré-études d’ingénierie de détail. Celles-ci concernent l’évaluation des volumes de gaz disponibles, les coûts d’exploitation, les conventions bancaires et les négociations avec les pays concernés de la Cedeao, notamment le Sénégal et la Mauritanie qui ont découvert d’importants gisements de gaz naturel au large de leur frontière commune. Avec son programme « Gas to Power », le Maroc compte faire passer sa consommation de gaz naturel de 0,9 milliard de mètres cubes en 2014 à près de 5 milliards en 2025. Au vu des volumes disponibles, le projet sera étendu à plusieurs pays d’Europe proches de la Méditerranée. Mais de nombreux doutes persistent quant à sa réalisation au regard des contraintes politiques, économiques, géostratégiques, environnementales et sécuritaires.

Concurrence et leadership

Le projet fut au départ qualifié d’utopiste. Aujourd’hui, plusieurs analystes y voient une volonté du Maroc d’acheter son ticket d’entrée en zone Cedeao et de diversifier ses partenaires en vue de faire pression sur l’Algérie avant les négociations sur le prix du gaz, prévues en 2020. Les deux pays sont déjà liés par le Gazoduc Maghreb-Europe qui relie l’Algérie à l’Espagne en passant par le Maroc, et par lequel transitent 12,5 milliards de normo mètres cubes par an. Avec 131 milliards, l’Algérie demeure le principal fournisseur de gaz du Maroc. En 2002, elle avait proposé la construction d’un gazoduc transsaharien pour relier le Nigéria en passant par le Mali et le Niger. Mais le projet a été enterré du fait des problèmes d’insécurité dans la région.
Le gaz nigérian reste toutefois un enjeu de leadership pour les deux États maghrébins. Avec des réserves prouvées de 180 000 milliards de pieds cubes, le pays est le 3e producteur de gaz naturel en Afrique et le 24e au niveau mondial. Le projet Trans-African Pipeline pourrait battre tous les records de compétitivité et rivaliser avec les gazoducs Nabucco (Europe-Iran-Transcaucasie), North Stream (Russie-Allemagne) et South Stream (Russie-Italie). Il sera réalisé en plusieurs phases sur 25 ans, et le début des travaux de construction est prévu pour fin 2018.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 13