Culture

Enseignement du français : les préoccupations africaines de l’AEFE

L’AEFE est un acteur majeur du rayonnement de la France à l’étranger. Cela est d’autant plus vrai sur le continent africain.

Par Clément Airault - Propos recueillis par Laurent Taieb - © AEFE

La France est le pays qui dispose du plus important réseau scolaire au-delà de ses frontières. L’AEFE, placée sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères, est chargée depuis sa création en 1990 d’assurer le suivi et l’animation d’un réseau de 492 établissements d’enseignement français répartis dans 137 pays du globe ; 74 établissements sont gérés directement par l’Agence (Établissements en gestion directe, EGD), 153 sont conventionnés et 265 sont des établissements partenaires.

Dynamisme africain

Environ un tiers des effectifs (soit 110 000 élèves sur 350 000) et un tiers des établissements se situent sur le continent africain, en particulier dans sa partie francophone. L’Afrique de l’Ouest, le Maghreb et l’Afrique centrale, pour d’inéluctables raisons historiques, comptent quelques-uns des fleurons du réseau, à l’image du magnifique lycée Jean-Mermoz de Dakar inauguré en novembre 2010. De très nombreux EGD se situent en Afrique francophone, et notamment au Maroc qui en compte à lui seul 22. Nombre de travaux y ont été diligentés, et de nouvelles écoles construites, à l’image de l’école André-Chénier de Rabat, ou de la nouvelle école française d’Oran, annexe du lycée international d’Alger, qui accueille des élèves du CP au CM2.
Si l’AEFE cherche à poursuivre son action dans sa sphère d’influence traditionnelle francophone, elle entend également se développer en Afrique lusophone et anglophone. Selon Christophe Bouchard, directeur de l’AEFE, il s’agit d’être « plus offensifs en Afrique anglophone, et [...] de toucher de plus en plus le public local » (cf. entretien).
La population du continent pourrait doubler d’ici 2050, et ce sont des dizaines de millions d’élèves qui devront être scolarisés. Certes, bien peu le seront au sein d’établissements élitistes tels que ceux de l’AEFE, qui accueillent 40 % d’enfants d’expatriés français et sont des centres d’excellence pour les élèves étrangers. Les demandes d’inscription au sein des établissements du réseau (en EGD, conventionnés ou partenaires) ne cessent de croître (+2%). L’éducation à la française jouit toujours d’une excellente réputation. Le taux de réussite au bac (96,7 % en 2017) témoigne de la qualité de l’enseignement dispensé.

S’adapter aux contraintes

Ouvrir de nouvelles écoles et pérenniser celles qui existent, s’adapter aux demandes des publics et aux mutations socioprofessionnelles : tels sont quelques-uns des grands défis de l’AEFE. Ils sont d’autant plus difficiles à surmonter que l’Agence est soumise depuis plusieurs années à d’importantes contraintes budgétaires. Disposant d’un budget global de plus d’un milliard d’euros, dont 474 millions de crédits publics, elle doit aujourd’hui réduire ses dépenses, afin de prendre sa part de l’effort demandé par Paris.
Les établissements frappés en premier par cette diète budgétaire sont ceux en gestion directe, et dans une moindre mesure ceux, privés, bénéficiant d’une convention avec l’AEFE. Face à cette situation, en Afrique comme ailleurs, l’Agence fait de plus en plus appel « au dynamisme des établissements privés autofinancés », précise son directeur.
L’année 2018 augure de nouvelles difficultés pour les EGD. En effet, comme le relatait le journal Les Échos en novembre dernier, 80 postes de professeurs expatriés et 100 postes d’enseignants résidents seront supprimés dans les écoles, collèges et lycées français de l’étranger. L’Afrique, avec 2 200 personnes titulaires détachées – soit environ un tiers de l’ensemble des effectifs mondiaux –, devrait être directement touchée… et cela même si le nombre d’élèves augmente.
Le 27 novembre, alors qu’Emmanuel Macron entamait sa tournée africaine, une grève a touché de nombreux établissements du réseau AEFE en Afrique. Elle fut particulièrement suivie à Dakar, où familles et enseignants sont inquiets quant à une baisse des effectifs d’enseignants, et a fortiori de la qualité des savoirs dispensés. Ils ne seront pas rassurés d’apprendre que les syndicats d’enseignants estiment que 160 autres postes pourraient disparaître en 2019.

Un environnement concurrentiel

Malgré les coupes budgétaires, le réseau AEFE reste dynamique. L’Agence, qui dispose de la compétence immobilière depuis 2005, continue d’étoffer son immense patrimoine immobilier dans le monde, valorisé à plus de 760 millions d’euros. Des investissements restent prévus dans les EGD sur la période 2016-2020. Les opérations en cours vont se poursuivre pour un coût de 110 millions d’euros, et une vingtaine de nouveaux projets sont prévus pour un montant estimé à 117 millions. L’Afrique aura sa part du gâteau. Il est en effet nécessaire de remettre à niveau le patrimoine, d’un point de vue réglementaire, mais aussi pour améliorer l’image des établissements et les rendre plus attractifs. En Afrique plus qu’ailleurs, le marché de l’éducation est devenu fortement concurrentiel. Le réseau d’enseignement français subit une concurrence de plus en plus forte des établissements privés étrangers, notamment anglophones, où les expatriés français choisissent de plus en plus souvent d’inscrire leurs enfants. Les établissements de l’AEFE disposent toujours de nombreux atouts, à commencer par le coût de la scolarité, inférieur à la plupart des écoles concurrentes, selon le directeur de l’Agence. Reste à faire en sorte de pérenniser la qualité de l’enseignement.

Entretien avec Christophe Bouchard, directeur de l’AEFE

L’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) est l’opérateur public chargé d’animer et de gérer le réseau d’enseignement français à l’étranger. Christophe Bouchard, qui en est le directeur depuis février 2016, présente l’Agence, les projets à venir et les défis à relever.

CAP ÉCO Africa : Pouvez-vous nous présenter brièvement l’AEFE ?

Christophe Bouchard : L’AEFE est un réseau d’un peu moins de 500 établissements répartis dans 137 pays, et qui scolarisent 350 000 élèves. Les lycées français à l’étranger sont soit des établissements gérés directement par l’AEFE et qui s’apparentent à des lycées publics à l’étranger, soit des établissements privés avec lesquels nous avons signé une convention ou un partenariat et qui correspondent davantage à des établissements privés sous contrat. Le point commun de tous ces établissements est d’être homologués par le ministère de l’Éducation nationale, de suivre les programmes français et de préparer les élèves aux examens français. Ils servent une double mission : celle de scolariser les enfants français vivant à l’étranger en étant le prolongement du service public d’éducation français, et celle d’exercer une mission d’influence culturelle et linguistique en scolarisant des élèves étrangers, qui représentent plus de la moitié de nos effectifs.
Nous avons chaque année environ 2 % d’élèves en plus, car dans la plupart des pays la demande reste forte. Ma première responsabilité est de faire en sorte que ce réseau continue de grandir, tout en garantissant sa qualité et sa conformité aux exigences du système éducatif français.

Comment développer le réseau et contribuer à l’amélioration de l’enseignement dans un climat de contrainte budgétaire ?

C’est vrai que depuis quelques années la situation budgétaire est contrainte, compte tenu de la volonté de réduire le déficit budgétaire et l’endettement de l’État. L’AEFE prend sa part de l’effort collectif. Nous cherchons à faire des économies sans que cela n’atteigne la qualité et la capacité de développement du réseau. Nous faisons ainsi appel depuis plusieurs années au dynamisme des établissements privés autofinancés, et recherchons de nouveaux modes de financement. Enfin, nous développons une politique ambitieuse de formation continue des personnels, notamment des personnels recrutés localement, afin de garantir la qualité des équipes enseignantes, y compris dans des zones où le nombre de personnels titulaires diminue.

Que représente l’Afrique pour l’AEFE, et quelle est votre stratégie de développement sur le continent ?

L’Afrique est très importante quantitativement, car le continent africain représente 110 000 élèves au sein du réseau, soit 30 % des effectifs complets, et 137 établissements sur 492. Environ un tiers des enseignants titulaires détachés dans le monde sont installés en Afrique, soit 2 200 personnes. Notre présence est ancienne et bien établie en Afrique francophone. Mais nous avons des établissements dans presque tous les pays africains. En Afrique du Sud, par exemple, nous sommes présents à Johannesburg, Pretoria et au Cap. Nous cherchons à être plus offensifs en Afrique anglophone, et notre souhait est de toucher de plus en plus le public local.

Qu’est-ce qui distingue vos établissements des lycées locaux et étrangers ?

La richesse des lycées français à l’étranger repose avant tout sur la qualité de l’enseignement, qui se manifeste par les résultats aux examens, avec 97 % de réussite au bac – dont les trois quarts avec une mention. Au-delà des chiffres, il me semble important de voir les parcours des élèves passés par les lycées français. On les retrouve dans les plus grandes universités et les meilleures grandes écoles.
L’une des spécificités de l’enseignement français réside dans l’ouverture culturelle, la promotion de l’esprit critique et la culture du débat d’idées. Les lycées français fonctionnant en réseau, ils permettent de garantir une continuité de parcours ainsi qu’un enseignement d’excellence, et adapté au contexte local à des publics mobiles à l’international.
Par ailleurs, si nos établissements sont payants à l’étranger, ils sont souvent moins chers que la plupart des écoles internationales concurrentes. C’est important car nous souhaitons que l’accès en reste relativement large. Notre pays est le seul à disposer d’un système de bourses scolaires pour les enfants de nationalité française dont les familles ont des revenus modestes.

Quelles grandes initiatives avez-vous mises en place depuis votre prise de fonction ?

Nous lançons actuellement un programme d’échanges entre lycéens. Dès cette année, un certain nombre d’entre eux vont pouvoir partir un trimestre, voire une année dans un autre lycée français de l’étranger, en échange scolaire.
Une autre initiative concerne les anciens élèves, que nous cherchons à mieux mobiliser. On estime qu’ils sont entre 500 000 à 600 000. Ces derniers se retrouvent dans tous les pays, et parfois à des fonctions importantes dans les domaines politique, économique, culturel ou artistique. Il est important qu’ils conservent le contact entre eux. Il existe déjà des associations locales d’anciens élèves, comme le réseau des Anciens des lycées français du monde (ALFM, ndlr).
Enfin, nous avons lancé la 1re édition de la Semaine des lycées français du monde, l’occasion pour nous de valoriser le dynamisme des établissements de notre réseau à travers de très nombreuses initiatives. Au total, ce sont plus de 500 projets d’établissements qui ont été mis en valeur durant cette Semaine. La prochaine édition aura lieu à l’automne prochain.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 13