Chronique

Peut-on un peu oublier le pétrole ?

La chronique de Marie-Roger Biloa - © GLEZ

Qu’est-ce qui peut vraiment développer un pays ? À écouter les théoriciens de tout poil, il est difficile de se faire une religion dans un kaléidoscope de recommandations parfois contradictoires. Si l’on peut se réjouir du recul de l’économisme, cette propension à lier le « bonheur » social strictement à des objectifs économiques quantifiables, faisant fi de facteurs immatériels tels que la culture et les plaisirs de l’esprit, il est malaisé d’y renoncer et d’en exempter ceux qui nous gouvernent, pour des raisons évidentes de comptes à rendre…
Alors, qu’est-ce qui produit du vrai développement économique ? Finalement, c’est bien l’emploi, massif et généralisé, résultante d’une chaîne complexe de conditions réunies. Pas l’investissement tout seul : certains capitaux utilisent les pays africains comme de simples mères porteuses dont les fruits sont aussitôt réexportés sans impact significatif pour eux. Ni même la simple croissance, dont la variante « sans emploi » est bien connue. Pour créer du développement, la solution de lancer de grands travaux d’infrastructures a bien quelques résultats, mais ils restent éphémères dans un environnement de chaînons manquants essentiels.
Les atouts de l’Afrique ? Encore et toujours son sol et son sous-sol. Le cas du pétrole ne s’est certes pas révélé probant – lorsqu’il n’a pas carrément fait figure de malédiction. Mais si l’on cessait d’adorer l’or noir comme un veau d’or et de lui sacrifier tout bon sens ? Les discours déterminés sur la nécessaire diversification, notamment dans le secteur agricole, restent peu suivis d’effets dans les pays concernés, alors qu’il existe pourtant un moyen astucieux de tenir parole sans changer de trottoir : faire monter en puissance d’autres richesses issues des entrailles de la terre. Pour une liste impressionnante de minerais, le continent africain reste dans le peloton de tête des réserves connues.
L’Afrique centrale en est une illustration accomplie. En zone Cemac, cinq pays sur six s’enorgueillissent de produire du pétrole. En termes de revenus par habitant, la sous-région est pourtant à la traîne par rapport à des zones nettement moins nanties. Le dividende pétrolier n’a pas seulement failli à entraîner une amélioration collective des niveaux de vie ; il est également voué à un rôle encore plus limité dans l’avenir avec la baisse prévisible des explorations, mais surtout avec le tournant énergétique dont la tendance historique consiste à réduire la part des hydrocarbures. Alors pourquoi continuer à s’accrocher au pétrole comme à une bouée percée quand d’autres produits miniers peuvent rapporter autant ?
Tout en gardant en ligne de mire l’impératif de s’industrialiser, certaines études mettent de nouveau à l’honneur ce qui peut apparaître comme une étape immédiate : « tirer le maximum » des ressources minières, dont les cours continuent leur embellie depuis au moins deux décennies.
En fait, il ne s’agit plus d’opposer la production de matières premières et le développement industriel, doctrine qui semblait figer les rôles, réduisant notre continent à un simple réservoir de minerais dans lequel d’autres régions du monde pouvaient puiser pour assurer leur prospérité ; certains spécialistes nous rappellent aujourd’hui que la plupart des nations industrialisées – États-Unis, Canada, Norvège, Australie… – ont d’abord été des exportateurs de matières brutes. L’un n’empêche donc pas l’autre. Intéressant, n’est-ce pas ? De plus, comme on a pu voir une baisse constante des prix des produits manufacturés au bénéfice des matières premières, certains dogmes ont fléchi…
L’initiative du Tchad de dresser son inventaire minier va donc clairement dans le bons sens. C’est un projet estimé à plus de 20 millions d’euros et visant cinq régions du pays. Il devrait se focaliser sur une surface de 85 000 km2 et s’appuyer sur l’expertise de géologues tchadiens… Ayant pris conscience de ne pas être un « pays pétrolier », mais seulement un pays qui a du pétrole, le Tchad tâche de rectifier le tir.
Au Cameroun voisin, où le pétrole reste le principal contributeur au budget de l’État, les activités d’exploration lancées il y a quelques années ont révélé de potentiels gisements de bauxite de plus de 700 millions de tonnes, ce qui pourrait engendrer une production annuelle d’alumine représentant 30 % de ses exportations à moyen terme. Il est également question de consolider la production d’or et de diamants en faisant migrer ses pans artisanaux et informels vers le secteur formel...
Dans l’absolu, les projets d’exploitation minière pourraient placer le Congo-Brazzaville parmi les principaux producteurs de fer du monde dans une décennie. Une évolution similaire est possible avec les engrais (potasse et phosphates) grâce à des coûts mondiaux particulièrement faibles. Sans parler des gisements appréciables de polymétaux non ferreux (cuivre, zinc, plomb).
Le secteur minier du Gabon est encore principalement centré sur l’exploitation du manganèse, les autres ressources naturelles du pays n’étant pas encore exploitées (voire connues), à exception de l’or. La RCA n’est pas vraiment plus avancée, en dépit de son plan minier national qui a identifié au moins 470 indices minéraux, constitués de substances énergétiques, non métalliques, de métaux non ferreux, de diamants et d’or. Le pays est certes connu pour sa production de diamants d’une qualité exceptionnelle (notamment par des anecdotes impliquant l’ancien « empereur » Bokassa et le président français Giscard d’Estaing), mais peu savent que la quasi-totalité des 500 000 carats annuels sont exploités de manière artisanale. Et ce bref aperçu ne tient pas compte de toutes les matières considérées comme stratégiques (indispensables notamment à l’électronique et à la défense) qui sommeillent encore sous terre.
L’heure du réveil semble sonner à nouveau…