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L’Afrique est-elle plus menacée que les autres continents par le réchauffement climatique?

Le 24e sommet des Nations unies sur les changements climatiques (COP24) s'est tenu du 3 au 14 décembre 2018 à Katowice, en Pologne. Trois ans après les accords de Paris, la place de l’Afrique dans ce grand débat planétaire continue de diviser.

Par Pius Moulolo - © Shutterstock - PIYASET

Il existe une différence fondamentale entre changements climatiques et variabilité climatique

Vrai. Au sens de l’article 1er alinéa 2 de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), on entend par « changements climatiques » des changements de climat attribués directement ou indirectement à une activité humaine, altérant la composition de l’atmosphère mondiale, et qui viennent s’ajouter à la variabilité naturelle du climat observée au cours de périodes comparables. Les États se sont engagés lors de la COP21 de Paris à limiter d’ici la fin du siècle les émissions mondiales de CO2 afin de contenir à 2 oC la hausse des températures par rapport au niveau préindustriel. Selon la CCNUCC en effet, il convient d’atteindre ce niveau dans un délai imparti afin que les écosystèmes puissent s’adapter naturellement aux changements climatiques, que la production alimentaire ne soit pas menacée et que le développement économique puisse se poursuivre d’une manière durable.

L’Afrique est plus touchée que les autres continents par le réchauffement climatique

Pas exactement. Il est aujourd’hui évident qu’aucune partie du globe n’est à l’abri de la menace climatique. Le typhon Mangkhut en Asie-Pacifique et l’ouragan Florence qui a frappé la côte Est des États-Unis le 14 septembre sont assez révélateurs. Sur la seule décennie 2000-2010, on a enregistré plus de 3 852 catastrophes naturelles, 780 000 morts et près de 2 milliards de personnes touchées sur la planète. Parmi les évènements les plus marquants, on peut citer la canicule de l’été 2003 en France et en Italie, l’ouragan Katrina, le typhon Ewiniar, le cyclone Nargis, le séisme d’Haïti, la catastrophe de Fukushima, l’Ouragan Sandy ou le typhon Haiyan aux Philippines. Des îles paradisiaques telles que Cap Cameroun, les Fidji, Kiribati, Nauru, Kosrae, Tuvalu, les Maldives, les îles Carteret, les îles Salomon et les îles Marshall sont aujourd’hui menacées de disparition.
Toutefois, lors de la COP15 de Copenhague en 2009, Meles Zenawi, négociateur en chef de l’Union africaine, déclarait : « Nous savons tous que l’Afrique n’a pratiquement pas contribué au réchauffement planétaire mais qu’elle est la première à en subir les conséquences les plus lourdes. En raison de la fragilité de notre écosystème, les ravages du changement climatique se sont déjà fait sentir parmi nous, entraînant morts et souffrances dans tout le continent. L’Afrique paie ainsi le prix de la richesse et du bien-être créés dans les pays développés au moyen d’un développement à forte intensité de carbone. Cela est fondamentalement injuste.»

L’Afrique a les moyens de faire face au réchauffement planétaire

Pas encore. Les pays africains ne sont pas responsables du réchauffement planétaire actuel, ce qui a été reconnu par le principe de responsabilité différenciée mais commune dans le protocole de Kyoto. Leurs émissions cumulées représentent moins de 4 % des émissions mondiales de CO2. Lors de la COP21 de Paris, les pays développés se sont notamment engagés à mettre à disposition des nations africaines des appuis en termes de ressources financières, de transfert de technologies et de renforcement de capacités. Un Fonds vert annuel de 100 milliards de dollars doit de ce fait être débloqué à partir de 2020 afin de leur permettre de s’adapter aux effets néfastes des changements climatiques et de limiter leurs propres émissions de gaz à effet de serre.
Le retrait américain de l’accord de Paris en août 2017 risque toutefois de porter un coup fatal à ce processus. Fin mars 2018, les USA (2e pollueur de la planète après la Chine) ont annoncé qu’ils réduiraient de 4,5 millions de dollars le financement de la CCNUCC pour cette année. Plusieurs pays riches tels que le Canada, l’Australie et le Japon affichent une volonté ferme de rejoindre la position américaine, ce qui transformerait l’accord de Paris en véritable coquille vide. En décembre 2017, le Maroc a été le premier État africain bénéficiaire de 100 millions de dollars. À quelques jours de la COP24 de Katowice, l’épineuse question des financements continue de diviser.

Le continent africain doit renoncer à son développement économique au nom de la lutte contre les changements climatiques

Faux. Le problème d’accès à l’énergie constitue en effet le principal enjeu de développement du continent, avec une population qui pourrait atteindre 2 milliards d’habitants en 2050. L’Initiative africaine pour les énergies renouvelables (IAER) adoptée lors de la COP21 a pour objectif d’installer au moins 10 GW de production supplémentaire d’énergies renouvelables d’ici 2020, et 300 GW d’ici 2030. Cet objectif semble d’autant plus réaliste que l’Afrique dispose du plus vaste potentiel mondial en énergies renouvelables. Plusieurs projets fleurissent déjà dans le domaine des nouvelles technologies (géothermie, hydraulique, énergie marine, solaire, éolien, biomasse).
L’Assemblée générale des Nations unies a ainsi adopté le 25 septembre 2015 un nouveau programme intitulé : « Transformer notre monde : le programme de développement durable à l’horizon 2030. » Les 17 Objectifs de développement durable (ODD) qui s’inscrivent dans le prolongement des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) doivent permettre au continent de « lutter contre la dégradation de la planète, en recourant à des modes de consommation durables, en assurant la gestion durable de ses ressources naturelles et en prenant d’urgence des mesures pour lutter contre les changements climatiques, afin qu’elle puisse répondre aux besoins des générations actuelles et futures ».

L’Afrique intéresse plus pour ses matières premières que pour la lutte contre les changements climatiques

Malheureusement vrai. Au début des années 2000, la flambée du cours du pétrole a donné naissance à un nouveau business, celui des biocarburants. Produits à partir des plantes alimentaires, ils ont entraîné un renchérissement des prix des matières premières agricoles sur le marché international, avec pour conséquence la crise alimentaire et les émeutes de la faim au Cameroun en février 2008. La spéculation agricole qui s’est développée au lendemain de la crise financière internationale a été entretenue par des fonds d’investissement logés pour l’essentiel dans les paradis fiscaux. Limité au départ aux 15 pays africains non producteurs de pétrole, le phénomène d’accaparement des terres s’est ensuite généralisé à l’ensemble du continent. On se souvient des conflits générés par le projet Senhuile-Senethanol en octobre 2011 au Sénégal. Après que les forêts d’Indonésie et de Malaisie ont été décimées, le bassin du Congo est devenu la nouvelle cible des producteurs d’huile de palme. Entre 2002 et 2012, près de 3,5 millions d’hectares de forêts ont été monopolisés en vue de produire du biocarburant destiné aux véhicules européens. Parmi les plus gros accapareurs de terres figurent les multinationales malaisiennes (Wah Seong Corporation, Sime Darby, Kuala Lumpur Kepong, Felda Global), singapouriennes (Olam, Wilmar, Golden Agri-Resources), et des conglomérats européens (Socfin, Addax, ENI), américains (Cargill, Herakles, Odebrecht, Vale) et asiatiques (Sinochem, Sinarmas, Siva). Présentés au départ comme un moyen d’atteindre l’indépendance énergétique et de lutter contre les changements climatiques, les biocarburants ont en fait dessiné, par un effet pervers, les contours du néocapitalisme.