Opinions

Le trafic de migrants en Afrique centrale

Véritable préoccupation mondiale, la «contrebande» de migrants et d’êtres humains a explosé. Alors que les organisations criminelles en ont fait un business lucratif qui alimente aussi les réseaux terroristes, les États de leur côté s’emploient à stopper ce trafic et à démanteler les groupes criminels.

Par Adamou Petouonchi - © Shutterstock - Giovanni Cancemi

Un reportage-choc de la chaîne américaine CNN sur la route de l’exil a déclenché l’ire des Africains et provoqué leur indignation. Diffusée le 13 novembre 2017, la vidéo a fait le tour du monde et a attiré l’attention de l’opinion publique sur l’existence d’un commerce dramatique de migrants, vendus comme esclaves. « Un homme grand et fort pour les travaux fermiers ! », y clame une voix masculine, vraisemblablement celle du vendeur qui fait monter les enchères. Le jeune homme noir en question sera finalement vendu pour 1 200 dinars libyens, soit environ 750 euros. D’autres sont vendus pour l’équivalent de 400 euros.
Quatre ans plus tôt, le 3 octobre 2013, un naufrage coûtait la vie à 366 personnes au large de Lampedusa, île italienne à l’est de la Tunisie. Alors que les plaies de cette tragédie ne sont pas encore refermées, une autre affaire sordide jaillit, cette fois issue des pays du Golfe. Si le sujet est différent, le fond du problème reste le même. On parle d’une nouvelle forme d’esclavagisme, un esclavage des temps modernes pratiqué par les réseaux de trafiquants de jeunes femmes et d’hommes en direction du Proche et du Moyen-Orient. Les réseaux en question officient de manière quasi formelle, bien infiltrés dans le système et en intelligence avec certains acteurs des services d’État. Ils offrent, par le canal d’agences de placement et d’émigration, des opportunités de recrutement à destination de pays comme le Qatar, le Koweït, le Liban, l’Arabie saoudite, le Yémen, les Émirats arabes unis... où, malgré l’abolition de la kalafa – qui lie un travailleur à son employeur –, les habitudes de sujétion perdurent.

Un esclavage moderne

De quoi s’agit-il en réalité ? Moyennant un montant négocié, versé à l’avance, incluant des titres de transport, la garantie d’un prétendu travail décent et d’un hébergement, l’intermédiaire (agence ou passeur) facilite grâce à ses connexions l’obtention d’un visa et la recherche d’une famille d’accueil – qui est en réalité le futur employeur. Alors que les hommes sont généralement voués à des travaux forcés, avilissants et déshumanisants, les jeunes filles de leur côté sont contraintes à la prostitution ou à l’esclavage sexuel. Le trafic des migrants et la traite d’êtres humains visent l’exploitation économique et/ou sexuelle des personnes. Les victimes, dont les passeports sont confisqués par leurs employeurs, sont exposées à la servitude domestique, à de mauvais traitements et à l’exploitation. Leur vie et leur sécurité sont mises en danger. Les migrants par exemple, traités comme des marchandises par des criminels avides, peuvent mourir asphyxiés dans un conteneur, déshydratés dans un désert ou noyés en mer.
Selon l’expert Tabi Mbang Étienne, directeur des études et de la prospective du Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale (Gabac), « des millions d’hommes, de femmes et d’enfants à travers le monde sont actuellement victimes du trafic d’êtres humains, achetés et vendus comme des marchandises, forcés à se prostituer et à travailler. En Afrique centrale, les récentes enquêtes sur les nouvelles tendances criminelles et les risques émergents ont révélé une vulnérabilité socioéconomique des populations, qui, dans leur quête du mieux-être, constituent un terreau fertile et une proie pour les trafiquants et criminels de tout genre. Ceux-ci ne s’intéressent au trafic des êtres humains que pour le profit direct. » Pour ce gendarme du crime, le trafic illicite de migrants, la traite des êtres humains et autres activités criminelles connexes et annexes rapportent aux criminels des milliards de dollars, instaurant un environnement criminogène qui alimente la corruption de fonctionnaires et favorise le crime organisé dans les pays de départ, de transit ou de destination. Preuve à l’appui : a été récemment démantelé en RDC un réseau de trafiquants de jeunes filles en direction du Liban, animé par deux Libanais, Fady Karouth et Antoun Heloud, avec la complicité de certains fonctionnaires congolais.

Lutte économique et répression

Tomber entre les mains des trafiquants est d’abord la conséquence de pressions sociales et économiques. C’est l’extrême pauvreté, le chômage endémique, la grogne sociale et la sévérité des conditions de vie qui poussent les populations vulnérables à se faire prendre dans les filets des criminels. « C’est un mélange de pauvreté, d’ignorance, d’espoir et de pression sociale », martèle la journaliste française Claire Meynial, lauréate du prix Albert-Londres pour une série de reportages sur les migrants. À tout ceci, il faut ajouter une demande de travailleurs bon marché et sans papiers dans les pays de destination, surtout les pays du Golfe, et la fermeture des frontières en Europe.
Pour mieux comprendre cette dynamique et empêcher les groupes criminels organisés d’exploiter les populations vulnérables, il faut, d’après l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), des mesures globales s’attaquant aux causes profondes des migrations clandestines et des révoltes des populations. En effet, indique la Banque africaine de développement (BAD), sur environ 420 millions de jeunes âgés de 15 à 35 ans en Afrique, un tiers n’a pas de travail et est découragé, alors qu’un autre tiers n’occupe qu’un emploi précaire ; et un sur six seulement a un emploi rémunéré. La création d’emplois peine à rattraper le rythme de la démographie : annuellement, 3 millions d’emplois formels sont créés alors que 10 à 12 millions de jeunes Africains entrent sur le marché du travail. Pour combattre le trafic d’êtres humains, il importe en premier lieu de renforcer la croissance afin de faciliter l’épanouissement des populations, et ensuite d’intensifier la coopération internationale, de consolider la coordination nationale et de veiller à harmoniser les législations en y comblant toute faille. Seule une collaboration réelle des pays d’origine, de transit et de destination permettra d’y mettre fin.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 14