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L’Afrique peut-elle tirer parti du bras de fer USA-Chine ?

La Chine est le premier partenaire financier et le premier créancier de l’Afrique. Cette situation peut-elle perdurer ? Non, plaident les experts, à moins de retomber dans la situation de mise sous tutelle des économies du sous-continent.

Par Dimitri Friedman - © Shutterstock - Lightspring

De francs succès pour l’empire du Milieu dans la signature de nouveaux contrats au Burkina Faso (mines et chemins de fer, août 2018) et au Mali (énergie, infrastructures et sécurité, septembre 2018). Et un échec qui aurait pu passer inaperçu. Sur le papier, le nouvel aéroport de Freetown allait être splendide, mais il ne verra pas le jour. La Chine devait le financer et bien sûr construire et administrer ce bijou à plus de 300 millions de dollars. Mais la Sierra Leone s’est soudain rendu compte non seulement que cet ouvrage serait trop cher, mais aussi que celui déjà existant était largement sous-exploité.

Un véritable impérialisme ?

Les premiers à traîner les pieds pour un partenariat dit gagnant-gagnant avec la Chine ont été les pays asiatiques, comme le Cambodge. De beaux projets, certes, mais demandant trop d’endettement. Alertés par cette situation, les États africains commencent à rediscuter ou annuler les contrats de construction d’infrastructures passés, et remettent à leur tour en cause leurs financements. Non viables, argumentent les économistes de ces nations, et futurs objets d’un endettement insoutenable. C’est d’ailleurs ce que disent le FMI et la Banque mondiale, sans oublier les pays occidentaux, France et USA en tête.
L’empire du Milieu totalise déjà à lui seul 14 % de la dette des pays d’Afrique subsaharienne. Fin 2017, la dette publique moyenne dans cette sous-région atteignait plus de la moitié du PIB. Ce n’est pas général à toute l’Afrique, mais suffisamment inquiétant pour que le dossier ait été ouvert à la réunion des ministres des Finances du G20 (21-22 juillet 2018) à Buenos Aires. Comme en écho au thème du moment : la guerre commerciale entre les USA et la Chine. Les risques de sortie de route sont réels : selon Standard & Poor’s, le service de la dette avoisinne 11 % des recettes des États du continent (4 % en 2011).
Mais en règle générale, tout le monde s’accorde à dire que Pékin n’est pas néocolonialiste mais hégémonique. Pour preuve, la Chine s’interdit de critiquer les autocraties africaines, et attend d’elles qu’elles adoptent le même comportement vis-à-vis de l’empire du Milieu dans les arènes internationales.

Premier créancier : la Chine

Six pays sont surendettés, argue le FMI (contre deux il y a cinq ans). Et neuf autres risquent d’entrer dans la zone rouge. L’année dernière, le Mozambique et le Congo-Brazzaville ont fait défaut. Une situation pour le moins anormale moins de 20 ans après l’initiative Pays pauvres très endettés (PPTE), parrainée par le FMI et la Banque mondiale. La crise pointe-t-elle le bout de son nez ? C’est en tout cas le risque qu’on peut craindre, quand l’on regarde la structure de la dette africaine vis-à-vis du géant asiatique, basée en partie sur des remboursements en nature : financements contre pétrole ou ressources minières, et taux de prêts qui n’excèdent pas 3 % sur des périodes de plus de 25 ans. Revers de la médaille, les entreprises chinoises peuvent se servir en cas de défaut sur les ressources des pays endettés : terres, matières premières ou production d’énergie. Le Soudan du Sud, l’Angola ou le Nigéria en savent quelque chose. Pétrole contre routes… Dans cet échange de dupes, l’empire du Milieu reprend d’une main ce qu’il a donné de l’autre. On évalue que la presque totalité des recettes générées par les ports construits et administrés par la Chine en Afrique lui revienne. Du coup, le seul avantage qu’en retire le pays hôte est la diminution du taux de chômage et l’augmentation du volume de transit.

Miroir aux alouettes ?

Certains États sont en train de réaliser que cette politique de développement par l’endettement à la Chine est finalement un miroir aux alouettes. Le Botswana par exemple, qui voit sa dette rééchelonnée par les autorités chinoises. L’Éthiopie quant à elle vient de négocier la restructuration du prêt consenti par Pékin pour la construction de la ligne de chemin de fer entre Addis-Abeba et Djibouti. De 10 ans à 30 ans ! Idem au Kenya, qui demande que la moitié du finacement de la ligne de chemin de fer Naivasha-Kisumu soit transformée en subvention… Mais cette soumission n’est pas une fatalité.
En fait, vu la rivalité actuelle et la guerre commerciale entre les deux géants économiques de la terre, les pays d’Afrique subsaharienne ont une véritable carte à jouer. S’ils savent tirer parti d’une situation véritablement complexe, sorte de worldwide poker game.
En effet, l’Afrique a un rôle très précis dans la répartition du travail international. La chaîne de production de l’économie mondiale est organisée de telle manière que les nations africaines sont productrices de matières premières, que la Chine transforme avant de revendre à l’Occident. Or, depuis début 2018, les pays africains sont pris dans la spirale du bras de fer économique USA-Chine, qui les dépasse mais a de profondes répercussions sur leurs économies. Exemple ? Quand les USA augmentent les taxes sur les biens chinois, l’empire du Milieu exporte moins, et la production de matières premières africaines qui entrent dans leur composition en pâtit. Ajoutez à cela que la hausse des taxes à l’importation imposées par Washington s’appliquent aussi à d’autres pays (Afrique du Sud, Rwanda, Ouganda) et vous aurez un tableau complet des risques qu’encourent les États africains. Une crise qui pourrait déboucher sur la récession. On connaît la suite : endettement, récession et instabilité économique sont souvent liés.
C’est pourquoi la Chine commence à revoir ses programmes d’aide vis-à-vis de l’Afrique. Notamment parce qu’elle va avoir besoin elle-même de faire des investissements en interne pour pallier la récession qu’engendre la hausse des droits de douane.

Une carte à jouer

Le fait, la fameuse configuration mondiale – une division internationale du travail, comme l’appelait l’économiste David Ricardo – va peut-être émerger de ce dangereux poker game. Comme dans un jeu de billard. Les pays africains pourraient devenir une sorte de sous-traitant de « l’usine du monde » ; pas seulement un pourvoyeur de matières premières, mais un fabricant de produits finis ou semi-finis pour les produits chinois. Il n’est pas impossible de voir dans un proche avenir des entreprises chinoises délocaliser en Afrique – ce qui baisserait leurs coûts de main-d’œuvre – dans des zones franches, pour pouvoir repartir à l’assaut du marché américain. C’est d’autant plus probable que les États africains se mettent à leur tour à taxer l’importation des produits chinois qui ne trouvent plus preneur outre-Atlantique. Inutile de préciser que l’Afrique sortirait alors gagnante de ce mouvement de bascule, en termes d’emplois.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 14