Investigation

Paul Biya « La force de l'expérience »

Lion indomptable de la politique camerounaise, Paul Biya briguait le mandat présidentiel pour la 7e fois consécutive. Loin d’être une victoire arrogante, le scrutin du 7 octobre a révélé un candidat déterminé, doté d’une redoutable efficacité.

Par Pius Moulolo - © AFP - ALEXIS HUGUET

Lundi 22 octobre 2018. Il est 11 heures lorsque le président du Conseil constitutionnel Clément Atangana rend son verdict : « Est ainsi proclamé élu Président de la République comme ayant obtenu la majorité des suffrages exprimés le candidat Biya Paul. La présente décision sera insérée suivant la procédure d’urgence puis publiée au Journal officiel, en français et en anglais, conformément aux articles 46 de la loi numéro 2004/004 du 21 avril 2004 et 139 du Code électoral. » C’est sous une salve d’applaudissements que s’ouvre une nouvelle page de l’histoire du Cameroun, après les audiences publiques du contentieux post-électoral qui se sont tenues du 16 au 17 octobre au Palais des Congrès de Yaoundé.
Avec un score de 71,28 % des votes, soit 2 521 934 voix sur l’ensemble des suffrages exprimés, le candidat du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) pulvérise ses principaux adversaires. Le Social Democratic Front (SDF) de Joshua Osih dégringole de sa stature de premier parti d’opposition avec 3,35 % des suffrages ; c’est également la désillusion pour Cabral Libii, du parti Univers, qui fait son entrée en politique avec 6,28 % des votes ; Maurice Kamto, du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC, 14,23 %), alias le « tireur de penalty », n’a pas su faire la différence ; quant aux autres prétendants au siège, notamment Serges Espoir Matomba (du Peuple uni pour la rénovation sociale, PURS), le pasteur Ndifor Afanwi Franklin, le bâtonnier Akere Muna, et les vieux briscards Garga Haman Adji et Adamou Ndam Njoya, ils se sont tout bonnement écroulés.

Fake news

Tout est parti de l’opération « 11 Millions d’inscrits sur les listes électorales » de Cabral Libii, qui a ressuscité l’engouement de la jeunesse pour la chose politique. Du coup, la bataille pour la présidentielle s’est déportée sur les réseaux sociaux, polluée par l’instrumentalisation de la fibre ethno-tribale. Ont fait irruption des groupes ethno-fascistes tels que « Le Cameroun c’est le Cameroun », « Le TGV de l’Info » ou « Le Chassement ». La bataille de l’information a tourné autour de la divulgation de documents administratifs, la publication de photos de soldats décapités, l’annonce de coupures massives d’internet ou encore l’appel des populations camerounaises à descendre dans la rue.
Le dernier grand fake fut sans doute l’autoproclamation du Pr Maurice Kamto comme Président élu au lendemain du scrutin du 7 octobre : « J’ai reçu la mission de tirer un penalty, je l’ai tiré et le but a été marqué. J’ai reçu du peuple camerounais un mandat clair que j’entends défendre fermement, jusqu’au bout. J’invite le Président de la République sortant à organiser les conditions d’une transmission pacifique du pouvoir, afin de mettre le Cameroun à l’abri d’une crise post-électorale », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse le 8 octobre. Le « président élu des réseaux sociaux » a sans doute manqué l’occasion d’inscrire ses milliers de followers sur les listes électorales... La victoire écrasante de « La Force de l’expérience » a démontré qu’une élection présidentielle ne se gagne pas sur Facebook.

Un homme d’expérience

« C’est rare aujourd’hui de trouver un gouvernement qui dure 30 ans », déclarait Paul Biya en marge du forum économique Cameroun-Italie qui s’est tenu du 20 au 22 mars 2017 à Rome. Successeur constitutionnel du Président Ahmadou Ahidjo le 6 novembre 1982, Paul Biya cumule plus de 56 ans de haute administration publique. En octobre 1962, dès son retour d’études en France, il intégra le gouvernement comme chargé de mission à la Présidence de la République. Il devint directeur du cabinet du Ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et de la Culture en janvier 1964. En décembre 1967, il fut promu directeur du Cabinet civil du Président de la République. Il n’avait alors que 34 ans. Il sera par la suite Ministre, Secrétaire général de la Présidence de la République, puis Premier ministre, jusqu’à la démission d’Ahmadou Ahidjo le 4 novembre 1982.
Né le 13 février 1933 à Mvoméka’a, dans la région du Sud, Paul Biya est nanti d’une licence en droit public de l’université Paris-Sorbonne (1960), un diplôme de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris (1961), un diplôme de l’Institut des hautes études d’outre-mer (IHEOM, 1962) et un diplôme d’études supérieures en droit public (1963). En 2018, le locataire du palais d’Etoudi brigue un mandat présidentiel pour la 7e fois consécutive. Ses fervents défenseurs parlent de « Biya puissance 7 ».

Rigueur et moralisation

C’est un Président serein, qui a su tenir le cap de l’économie camerounaise, malgré une conjoncture internationale défavorable depuis le début des années 1980. Après le boom pétrolier qui a porté la croissance à plus de 13 % du PIB entre 1977 et 1981, l’économie a connu un ralentissement avec la chute drastique des prix des principaux produits d’exportation que sont le cacao, le café et le coton. Les années 1985 et 1986 marquèrent le début d’une longue période de récession. Le pays entra dans le cercle vicieux de l’endettement et des premiers Plans d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale. La crise se prolongea avec la dévaluation du franc CFA en 1994. Les deuxièmes ajustements structurels des bailleurs de fonds entraînèrent une vague de privatisation d’entreprises parapubliques.
Il fallut attendre le 27 avril 2006 pour que le Cameroun atteigne le point d’achèvement de l’initiative Pays pauvres très endettés (PPTE). L’annulation d’une partie de sa dette extérieure le rendit alors à nouveau fiable auprès de ses partenaires internationaux. Le Président Biya décida de mettre sur pied une vaste enquête judiciaire pour l’assainissement des finances publiques et la lutte contre la corruption, baptisée opération Épervier. En août 2009, il fit adopter le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE). Cette boussole de l’économie camerounaise vise à capitaliser les énormes potentialités du pays afin de lui donner toutes les chances de renouer avec la croissance.

Émergence en 2035

Réélu en 2011 avec une victoire éclatante (77,98 % des suffrages), le Président Biya a alors placé son 6e mandat sous le signe des « Grandes réalisations ». Il s’agit d’un ensemble de projets structurants devant conduire le Cameroun vers l’émergence à l’horizon 2035. Les chantiers engagés à cette date sont presque tous achevés. Il s’agit notamment du complexe industriel et portuaire de Kribi, du deuxième pont sur le Wouri, ainsi que des barrages de Lom Pangar et Memve’ele. On note également une amélioration de l’offre de services médicaux avec la construction de quatre nouveaux hôpitaux de référence. Plusieurs autres infrastructures, telles que les autoroutes Kribi-Lolabé, Yaoundé-Douala ou Yaoundé-Nsimalen, sont en phase de réalisation, sans oublier la construction de nouvelles universités, le projet de 10 000 logements sociaux et les stades d’Olembé, de Japoma, de Limbé et de Bafoussam.
En attendant la mise sur pied des projets structurants dits de deuxième génération, «l’économie fait montre de résilience malgré les chocs exogènes et la situation économique précaire dans la sous-région. L’atout de la diversification a permis à l’économie de maintenir la croissance autour de 5,6 % en moyenne annuelle depuis 2012. […] Pour les années à venir elle devrait retrouver sa vigueur, soutenue notamment par le secteur non pétrolier » dixit Paul Biya. Et d’ajouter que malgré le poids des dépenses de sécurité, « le peuple camerounais, qui commence à percevoir le bénéfice des sacrifices qu’il a consentis pendant des années, ne veut pas revenir à l’austérité ».

Artisan de la paix et de la sécurité

« Je souhaite que l’on retienne de moi l’image de celui qui a apporté la démocratie et la prospérité au Cameroun », confiait le Chef de l’État à Radio Monte-Carlo en 1990. Paul Biya prône ainsi l’ouverture démocratique malgré le coup d’État manqué de 1984. Avec la loi du 19 décembre 1990 sur les associations et partis politiques, il restaure le multipartisme (le pays vivait alors sous le régime du parti unique).
Mais l’une des plus grandes victoires du régime Biya réside sans doute dans la préservation de l’intégrité territoriale du Cameroun. Sorti victorieux de l’affaire Bakassi contre le Nigéria, le pays est aujourd’hui confronté à trois fronts majeurs de guerre : au nord avec la secte terroriste Boko Haram, à l’est avec les milices Séléka de Centrafrique, et au nord-ouest et sud-ouest avec les sécessionnistes de l’autoproclamée « République fédérale d’Ambazonie ». Malgré ce contexte sécuritaire difficile, aucune parcelle du territoire camerounais n’a été concédée à l’ennemi. La dernière élection du 7 octobre s’est déroulée dans le calme, malgré les appels à descendre dans les rues.
Toutes ces victoires de bon augure interviennent au moment où le Cameroun se prépare à accueillir la Coupe d’Afrique des nations (CAN masculine) 2019.

Pour le libéralisme communautaire (nouvelle édition)

La cérémonie de présentation a eu lieu le 12 septembre 2018 à l’hôtel Hilton de Yaoundé, en présence de plusieurs membres du gouvernement, de diplomates et d’élus locaux. Le livre décrit les 30 objectifs du Président Biya pour l’émergence en 2035. Il s’agit pour lui de promouvoir la liberté d’entreprendre, la fonction régulatrice d’un État démocratique et le devoir de solidarité. La première édition a été publiée chez Pierre-Marcel Fabre ABC en 1987. Et comme l’explique le Pr Narcisse Mouelle Kombi, 30 ans après, le projet de société du Président Biya n’a pas pris une ride.