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Entretien avec Mansour Elimane Kane, Ministre du Pétrole et des Énergies

Mansour Elimane Kane est en charge de la politique pétrolière et énergétique du Sénégal. Il nous dévoile les tenants et aboutissants de ce secteur stratégique.

Propos recueillis par Clément Airault - © AFP - Clément Airault

CAP ÉCO Africa : Monsieur le Ministre, quel est le potentiel pétrolier et gazier du Sénégal ?

Mansour Elimane Kane : Le potentiel pétrolier et gazier du Sénégal est désormais prouvé grâce aux différentes découvertes intervenues entre 2014 et 2016 au large de nos côtes. Il s’agit des découvertes nommées FAN-1 (pétrole) et SNE-1 (pétrole et gaz naturel) faites par l’association Cairn Energy - FAR - ConocoPhillips au large de Sangomar, à environ 100 km au sud-ouest de Dakar. Les ressources en place de FAN-1 sont estimées à environ 2,5 milliards de barils probables en place, tandis que pour SNE, qui a fait l’objet d’un programme d’évaluation (avec 8 puits d’évaluation forés depuis fin 2015), les ressources récupérables moyennes sont de l’ordre de 563 millions de barils.
À fin 2015 et début 2016, deux nouvelles découvertes de gaz naturel ont été faites : celles de Guembeul-1, au large de Saint-Louis, et Téranga-1, au large de Cayar.
Pour la découverte de Geumbeul-1, qui fait partie d’un vaste gisement dénommé « Grand Tortue - Ahmeyin », à cheval entre le Sénégal et la Mauritanie, les ressources probables récupérables sont de l’ordre de 20 TCF (Trillions Cubic Feet, ou milliards de pieds cube) de gaz naturel (environ 560 milliards de mètres cubes), tandis que Téranga-1 disposerait de ressources en gaz naturel de l’ordre de 5 TCF (environ 140 milliards de mètres cubes).
Au mois de mai 2017, les compagnies BP et Kosmos Energy ont annoncé une troisième découverte de gaz naturel à 90 km environ au large du bloc Cayar Offshore Profond. Les premières estimations sont de l’ordre de 15 TCF de ressources récupérables.
Au cours de la même année, l’association Cairn Energy - FAR - Woodside a découvert les gisements de FAN South et SNE North. Il reste plusieurs autres pièges à tester par forage, de même que le potentiel paléozoïque en onshore.
In fine, après la mise en production de ces différentes découvertes, le Sénégal entrera dans la cour des grands pays producteurs d’hydrocarbures en Afrique.

Comment se répartissent les concessions ?

Elles sont réparties sous forme de blocs aussi bien en offshore qu’en onshore. Actuellement, neuf blocs sont sous contrat avec des compagnies telles que Cairn Energy, FAR Limited (permis de Rufisque Offshore, Sangomar Offshore et Sangomar Offshore Profond), Woodside Energy, BP, Kosmos Energy (permis de Sant-Louis Offshore Profond et Cayar Offshore Profond), Total SA (permis de Rufisque Offshore Profond), Oranto Petroleum (Saint-Louis Offshore et Cayar Offshore).
Il existe des blocs libres en onshore et en offshore ainsi que des rendus de surface qui feront l’objet de mise en concurrence pour ce qui concerne leur attribution ; sans oublier l’ouverture l’année prochaine de blocs au niveau de l’offshore ultra-profond.

Quels sont les objectifs gouvernementaux quant à la production et l’exploitation pétrolières ?

Le gouvernement, sous l’impulsion de Son Excellence Monsieur le Président de la République Macky Sall, a initié une large concertation nationale regroupant toutes les forces vives de la nation pour échanger sur les meilleures options possibles pour assurer la gestion et la gouvernance des retombées de l’exploitation prochaine du pétrole et du gaz.
C’est l’un des objectifs phares ! Nous nous sommes donné une exigence de bonne gouvernance, de transparence et d’« inclusivité » quant à la production, à l’exploitation du pétrole et du gaz, et au développement d’un contenu local fort. Il s’agit pour nous de définir le cadre pour soutenir un développement économique et social harmonieux grâce à ces ressources, mais également, et surtout, susciter et garantir une solidarité intergénérationnelle, en sécurisant une partie des revenus tirés de ces ressources, pour les générations futures.
C’est ce que nous avons inscrit dans notre Constitution votée lors du référendum de mars 2016, en son article 25-1 : « Les ressources naturelles appartiennent au peuple. Elles sont utilisées pour l’amélioration de ses conditions de vie. L’exploitation et la gestion des ressources naturelles doivent se faire dans la transparence et de façon à générer une croissance économique, à promouvoir le bien-être de la population en général et à être écologiquement durables. » Notre pays est l’un des rares au monde à avoir inscrit une telle assertion dans sa loi fondamentale.
L’autre aspect était de trouver les moyens pour développer et exploiter conjointement le gisement « Grand Tortue - Ahmeyin ». Le Sénégal et la Mauritanie ont décidé de développer ce gisement conjointement en signant un Accord de coopération inter-États (répartition des ressources et des dépenses de façon équitable dans un premier temps, procédures, cadre juridique et fiscal, etc.) le 9 février 2018 à Nouakchott. Le début de la production est prévu en 2021-2022.

Un Institut national du pétrole et du gaz (INPG) a été créé, qui va bénéficier du soutien financier de BP. Quel est son objectif ?

Pour donner suite aux découvertes pétrolières et gazières faites entre 2014 et 2016 et en prévision de la production qui débutera à partir de 2022, l’État du Sénégal a mis en place, par décret en date du 27 décembre 2017, l’INPG, afin de développer l’expertise nationale et de favoriser l’emploi des Sénégalais et Sénégalaises dans les secteurs pétrolier et gazier. Nous accordons une importance particulière au développement du capital humain, pour mieux sécuriser le développement et l’exploitation des ressources et renforcer le contenu local.
L’Institut ne va pas seulement bénéficier du soutien financier de BP. Plusieurs compagnies partenaires se sont déjà manifestées pour apporter leur contribution, après celle de l’État, à son financement, qui se veut sous-régional, voire africain.

Alors que le Sénégal met en place une économie pétrolière, pensez-vous que le pétrole puisse changer radicalement la structure économique du pays ? Si oui, en quoi ?

L’économie nationale est appelée à changer de paradigme pour intégrer pleinement toutes les implications de l’activité pétrolière. Ce sera un véritable changement structurel, un game changer.
Cependant, ces ressources ne doivent nullement déstructurer l’économie déjà établie. Au contraire, elles devront servir d’accélérateur de croissance pour, dans un premier temps, renforcer les autres secteurs économiques, comme le secteur électrique, l’industrie, l’agriculture, les services, etc.
Ensuite, elles devront aider, à terme, à fonder de nouveaux segments économiques par le développement de nouveaux secteurs de croissance, de création d’emploi, de richesse et d’inclusion sociale ; des secteurs à fort potentiel et attractifs pour les investissements privés nationaux et internationaux, comme les services parapétroliers, les formations industrielles, l’ingénierie pétrolière, la pétrochimie. Cela devra créer des emplois au niveau national avec un fort contenu local.
Pour arriver à ces deux objectifs, un plan directeur stratégique est en préparation pour définir la feuille de route que devra suivre cette économie pétrolière. Ce plan sera bâti autour de plusieurs axes, dont les principaux sont : une maximisation des synergies avec les différents atouts dont dispose le pays, une maximisation des retombées socioéconomiques en termes d’emplois créés, de recettes pour l’État et les collectivités locales, d’amélioration de la viabilité des autres secteurs de l’économie.

Le Président de la République a mis l’accent sur l’importance de mettre en place une gouvernance « rigoureuse » quant au pétrole. Comment cela se manifeste-t-il concrètement ?

Le credo de l’État du Sénégal est de maximiser de façon saine et durable les retombées socioéconomiques dans le pays issues de l’exploitation de ces découvertes d’hydrocarbures.
C’est ainsi que plusieurs lois sont en gestation et sont prévues pour être adoptées avant la fin de l’année 2018, dans le but d’assurer cette stratégie tout en garantissant l’attractivité et la compétitivité de notre Code pétrolier.
Tout d’abord, il y a l’adoption d’un nouveau Code pétrolier visant à adapter celui existant au nouveau contexte du pays, dont les ressources en hydrocarbures sont désormais prouvées, tout en conservant toute l’attractivité du bassin sédimentaire sénégalais pour les investisseurs.
Il y aura aussi la mise en place d’une législation plus adaptée à la sauvegarde des intérêts de notre pays dans tous les domaines de la chaîne pétrolière, tout en assurant la promotion des investissements.
Il s’agit également d’assurer une gestion transparente des ressources pétrolières, notamment dans l’attribution des blocs qui se fera désormais par appel d’offres, et la création d’une commission pour assurer le suivi et l’évaluation des contrats.
Quant à la loi sur la répartition des revenus issus de l’exploitation future des hydrocarbures, elle aura pour missions : la planification de la gestion des recettes pétrolières et gazières ainsi que son intégration dans le cadre du processus budgétaire de l’État ; la solidarité intergénérationnelle par la création d’un fonds intergénérationnel ; la création d’un fonds de stabilisation pour se prémunir des risques de volatilité des recettes pétrolières et gazières.
S’agissant de la loi sur le contenu local, elle aura pour fonction, entre autres, de pallier le risque de destruction de valeur qui serait engendrée par une surutilisation des moyens de production importés, en promouvant les entreprises, les employés et les investisseurs sénégalais, ce qui permettra l’émergence de nouveaux acteurs sénégalais à moyen et long termes.
Par ailleurs, l’État du Sénégal a négocié – et obtenu – en 2016 un prêt de 29 millions de dollars (14,5 milliards de FCFA) de la Banque mondiale pour une assistance technique.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 14