Eclairage éco

La Tunisie renforce sa présence en Afrique subsaharienne

La Tunisie a longtemps délaissé les économies d’Afrique subsaharienne. Mais depuis plusieurs années, elle a engagé une stratégie de conquête de nouveaux marchés sur le continent, avec une certaine réussite.

Par Clément Airault - © Shutterstock - VYTAUTAS KIELAITIS

En 2014, Wided Bouchamaoui, présidente de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica, présidée depuis janvier par Samir Majoul), estimait que la Tunisie devait remplir son rôle de « trait d’union stratégique entre le Nord et le Sud », du fait de sa position géographique, au cœur du bassin méditerranéen, entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe. Quatre ans plus tard, le constat est évidemment inchangé.
Le pays ne manque pas d’atouts, à commencer par sa tradition d’accueil qui ne se dément pas. De très nombreux Africains y viennent, pour étudier ou se faire soigner. La Tunisie est aujourd’hui une référence régionale en termes de formation, de tourisme médical, et de plus en plus en tant que destination business.
Les relations avec le continent africain ont toujours été importantes pour la Tunisie, mais elles avaient eu tendance à s’étioler depuis la révolution de 2011. Selon une enquête réalisée en novembre 2017 par la Chambre tuniso-allemande de l’industrie et du commerce (AHK), les exportations tunisiennes sont à 74 % à destination de l’Europe, contre 2 % vers l’Afrique subsaharienne. Alors que le marché est de plus en plus concurrentiel, il convenait de reconquérir les cœurs et les esprits.

Retisser les liens

Le gouvernement ne ménage pas ses efforts envers les pays d’Afrique subsaharienne. En avril 2017, le Chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed a ainsi effectué une tournée en Afrique de l’Ouest (Niger, Burkina Faso et Mali), accompagné d’une importante délégation d’hommes d’affaires. Quelques mois plus tard, il rencontrait de nouveau son homologue burkinabé, tendant à prouver que la Tunisie aspirait à nouer des relations durables, sur un modèle gagnant-gagnant, avec les nations d’Afrique subsaharienne. À la suite de cette rencontre, il fut décidé de supprimer le visa pour les Burkinabés voyageant en Tunisie, et d’ouvrir d’une ambassade de Tunisie à Ouagadougou.
Il est vrai que les relations commerciales se traitent de plus en plus souvent préalablement au niveau politique. Tunis s’appuie sur ses représentations diplomatiques, mais avec seulement huit ambassades dans 45 des nations continentales, le Pays du jasmin est en retard. « Pour attaquer le marché africain, on a besoin d’une diplomatie agissante », réclamait Ahmed Karam, le directeur général d’Amen Bank, dans une interview donnée le 26 février au magazine La Presse Business.
Les autorités ont entendu le message. Le 30 septembre, le Ministre des Affaires étrangères tunisien Khemaies Jhinaoui (cf. encadré) a annoncé l’ouverture de deux nouvelles ambassades ainsi que de cinq bureaux commerciaux en Afrique dans le cadre de la dynamisation de la diplomatie économique avec les pays du continent.
La « volonté d’élargir la présence tunisienne en Afrique » passe également par une présence accrue au sein d’organisations intergouvernementales telles que l’UA, dont la Tunisie est un membre fondateur. Fait important, le 18 juillet, la Tunisie est officiellement devenue le 20e membre du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa), s’ouvrant ainsi les portes d’un marché d’environ 475 millions d’habitants. Ce qui lui assure une adhésion automatique à la zone de libre-échange triangulaire formée par le Comesa, la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) et la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), regroupant près de la moitié des pays du continent. En cette circonstance, le Ministre des Affaires étrangères a souligné lors de son allocution « la volonté de la Tunisie, enracinée dans sa profondeur africaine et soucieuse de développer la complémentarité et l’intégration continentale ».
Le pays bénéficie également du statut de membre observateur au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) depuis juin 2017, et souhaiterait désormais intégrer la Communauté en tant que membre à part entière. Cette adhésion ne ferait que concrétiser la « politique volontariste » engagée à destination de l’Afrique subsaharienne depuis l’élection du président Béji Caïb Essebsi en décembre 2014.

Renforcer les réseaux

L’adhésion aux marchés communs est une chose, le manque de réseaux commerciaux au sein même des pays ciblés en est une autre. C’est l’une des grandes lacunes qu’il convient de combler. Des efforts ont été engagés en ce sens.
Des représentations du Centre de promotion des exportations tunisiennes (Cepex) ont ouvert en Côte d’Ivoire, en RDC et au Cameroun en décembre 2017, et de nouveaux bureaux doivent prochainement être implantés dans d’autres pays d’Afrique subsaharienne. Bientôt, le Cepex devrait ainsi pouvoir faire la promotion de la marque Tunisia Export au Ghana et en Tanzanie.
Les syndicats patronaux et autres think tanks – tels l’Utica, la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie (Conect), ou le Tunisia-Africa Business Council (TABC, cf. encadré) – jouent un rôle de premier ordre dans la conquête des nouveaux marchés. Par les missions de prospection à l’étranger, les réunions d’information, les salons et les tournées promotionnelles (roadshows), ces organisations sont un indispensable soutien pour les entreprises tunisiennes, dont certaines ont placé l’Afrique subsaharienne au cœur de leur stratégie.
Les opérateurs tunisiens qui regardent de l’autre côté du Sahara savent que d’importantes opportunités d’affaires s’ouvrent à eux. Quelques-uns y sont aujourd’hui bien implantés, à l’image de Service médical international (Smedi) qui ambitionne de développer un tourisme médical de qualité en Côte d’Ivoire. Ce pays est d’ailleurs devenu depuis plusieurs années l’un des principaux marchés en Afrique subsaharienne pour les entreprises tunisiennes. Soroubat International y est bien enraciné (cf. encadré). C’est également le cas de la très discrète Société d’articles hygiéniques (SAH), connue sous le nom Lilas. Cette entreprise cotée en bourse, créée par une femme – Jalila Mezni –, a ouvert une usine en Côte d’Ivoire en mai 2018 ; les capacités de production de cette usine ont déjà augmenté. La SAH prépare également son implantation au Sénégal ; le site sera opérationnel à partir du second trimestre 2019.
D’autres sociétés, tels Poulina Group Holding (PGH), la Société tunisienne d’informatique pour l’ingénierie (ST2i) ou encore le groupe Loukil, ont fait de leur développement en Afrique de l’Ouest une priorité. Et la liste est loin d’être exhaustive…

Faciliter la circulation

Les exportations tunisiennes en Afrique subsaharienne, de même que la conquête de nouveaux marchés, sont largement conditionnées aux réseaux de transport depuis la Tunisie. Et ces derniers, extrêmement stratégiques, doivent être améliorés. Ces dernières années, Tunisair a choisi d’ouvrir de nouvelles lignes vers les pays d’Afrique subsaharienne (cf. encadré) afin de faciliter le transport de personnes. Concernant le fret, le leader tunisien du secteur, Express Air Cargo, a annoncé le 9 janvier par la voix de son P-DG Anis Riahi que 24 autres destinations seraient desservies sur le continent. L’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest sont particulièrement ciblées.
Depuis la fin du mois de janvier 2018, un avion-cargo relie quotidiennement la Tunisie à l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest. Un autre appareil, basé à Douala (Cameroun), couvre l’Afrique centrale, et deux avions, stationnés à Conakry (Guinée), l’Afrique de l’Ouest.
Afin de fluidifier les relations commerciales, une ligne maritime directe entre la Tunisie et l’Afrique de l’Ouest a également été ouverte. Le Ministre du Commerce, Omar Behi, a annoncé le 24 avril lors du Forum économique africain à Tunis que la ligne maritime directe reliant les ports de Sfax et Gabès en Tunisie à ceux de Dakar (Sénégal), Abidjan (Côte d’Ivoire) et Tema (Ghana) allait être lancée le 4 juin. Cette liaison est opérée par la Compagnie tunisienne de navigation (CTN).
Après avoir trop longtemps ignoré l’Afrique subsaharienne, la Tunisie se tourne pleinement vers ces marchés à fort potentiel de développement. Mais elle est loin d’être la seule à avoir choisi cette stratégie. Et ses voisins proches, à l’image du Maroc, ont plus d’une longueur d’avance sur elle.

Khemaies Jhinaoui, un Ministre des Affaires étrangères d’action

Ce titulaire d’un DEA en sciences politiques et en relations internationales, obtenu à la fin des années 1970, a acquis au fil des années une riche expérience. Depuis qu’il a pris le poste de Secrétaire d’État auprès du Ministre des Affaires étrangères en 2011, il n’a cessé de prendre part aux efforts collectifs des autorités pour que la Tunisie retrouve sa place sur la scène internationale. Nommé Ministre des Affaires étrangères le 6 janvier 2016, Khemaies Jhinaoui est devenu le fer de lance d’une diplomatie tunisienne démocratique et tolérante.
Connu pour son dynamisme à promouvoir l’entrepreneuriat tunisien sur le reste du continent, il est celui qui a ratifié le traité d’adhésion de la Tunisie au Comesa, le 18 juillet dernier, à l’occasion du Sommet des chefs d’État et de gouvernement des pays membres qui s’est tenu à Lusaka (Zambie). Et c’est lui qui a conduit la délégation tunisienne lors de la 73e session de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York, au mois de septembre