Chronique

Une femme que vous connaissez

La chronique de Marie-Roger Biloa - © GLEZ

En ce samedi de novembre, une communauté villageoise porte en terre une femme dont le nom ne vous dira rien. Elle n’a jamais eu les honneurs des médias – comment l’aurait-elle pu? Sur une photo de marché, c’est juste une silhouette parmi d’autres ; une maman en pagne qui vend au bord de la rue des beignets chauds et succulents, ou porte sur la tête des fardeaux volumineux, tout en marchant d’un pas leste et déterminé. Une anonyme dans la foule. Et pourtant… Il faut entendre les témoignages de ceux qui l’ont connue, des gens simples et si émus. Tous évoquent une personnalité avenante qui « souriait tout le temps » et aimait se mettre sur son trente-et-un ; son faire-part de décès la montre posant fièrement en grande tenue moderne avec un large chapeau. Il y a aussi sa photo de mariage « à l’église », un must pour cette chrétienne fervente assidue à la messe. On loue unanimement sa sagesse, son intelligence de cœur qui faisait d’elle une conseillère avisée et une médiatrice très recherchée ; tous saluent la travailleuse infatigable qui ne quittait son champ qu’à la tombée de la nuit et se levait aux aurores ; et quelle plantation ! Tellement vaste que les siens la surnommaient « l’aéroport »… Elle cultivait à la houe des produits vivriers destinés, on peut s’en étonner, non pas à la vente, mais exclusivement à la consommation familiale – et sa famille s’étendait naturellement aux voisins du village, en plus de ses onze enfants. Oui, onze… Jusqu’à la fin de sa vie, elle donnait à manger à ceux qui lui rendaient visite, parfois juste des passants. Sur le chemin de l’école, les enfants savaient pouvoir compter sur un fruit, un morceau de canne à sucre, une poignée d’arachides, un beignet… Ils furent donc nombreux, venant de loin, parfois à pied, pour l’accompagner « aux portes de l’au-delà », avec affection et reconnaissance, sous un soleil particulièrement bienveillant alors que la saison des pluies battait son plein.
Avant de s’installer en zone rurale, elle avait vécu dans la capitale, s’activant sans relâche pour élever dignement sa nombreuse progéniture, avant et après le décès prématuré de son mari. Ses fameux beignets… On rappelle en riant comment elle avait défié les agents municipaux venus démolir sa modeste maison, dans l’intention de jeter tout le monde à la rue sans offrir la moindre solution. La gentille s’était transformée en tigresse. À la fin, ce sont les fonctionnaires qui avaient déguerpi… Elle ne faisait pas pitié et savait se défendre. Somme toute, cette femme semblait bien apprécier son existence.
Alors, ces tranches de vie vous parlent-elles ? Vous rappellent-elles quelqu’un ?
Bien sûr que vous reconnaissez Christine Biloa ! Elle est une des héroïnes du quotidien que vous croisez sur les marchés, dans la rue, les petites cases ou les grandes maisons, à Dakar, à Yaoundé, à Kinshasa, à Maputo, à Abidjan, à Accra, à Conakry, à Lomé, à Ouagadougou, à Tanger, à Addis-Abeba… tout autant que dans les campagnes les plus reculées.
Des Africaines ordinaires qui triomphent du dénuement et du cynisme des politiciens, maintiennent la cohésion des cités, des quartiers, des villages lorsque les gouvernements ont échoué, en incarnant toutes valeurs qui assurent la survie d’un continent sans cesse menacé de dérive. Les Christine Biloa donnent de la vie à la vie, en la réinventant avec leurs armes et leur générosité, en remettant les pendules à l’heure lorsque tout dérape. Elles méritaient donc bien un petit hommage, au travers de l’une d’entre elles, que j’ai eu le bonheur de rencontrer parfois. Notre patronyme commun émane de la même femme, une autre héroïne ordinaire qui fut son aïeule et la mère adoptive de mon père. Je sais que Christine Biloa inspirera ceux qui, ici, lui auront rendu visite. Car tout arrive : cette inconnue anonyme, parce qu’elle incarne des millions d’Africaines, a fini par avoir les honneurs d’un journal…