Paroles et Portraits

Louise Mushikiwabo, nouvelle patronne de l’OIF

C’est un pari réussi d’Emmanuel Macron, pour qui faire revenir le Rwanda dans le giron de la francophonie est un véritable «coup de poker». Louise Mushikiwabo a officiellement été investie lors du 17e sommet de la Francophonie des 11-12 octobre 2018 à Erevan, en Arménie.

Par Pius Moulolo - © AFP - Ludovic Marin

« L’épicentre actuel de la francophonie, c’est l’Afrique. Donc j’ai dit que s’il y avait une candidature africaine qui faisait consensus, la France la soutiendrait », a déclaré Emmanuel Macron au sortir de cette rencontre historique. Le choix de cette diplomate proche de Paul Kagame a pourtant suscité une vaste polémique, vu les relations tumultueuses entre la France et le Rwanda depuis le génocide de 1994. Dans une tribune au journal Le Monde, les anciens Ministres français chargés de la Francophonie Charles Josselin, Pierre-André Wiltzer, Hélène Conway-Mouret et André Vallini écrivaient : « Louise Mushikiwabo n’a pas sa place à la tête de la Francophonie. » Ce soutien unilatéral du Président français entrait selon eux en contradiction avec les principes démocratiques de la France – et ce d’autant plus que les principaux partenaires de l’OIF, notamment le Canada (2e contributeur financier), n’ont pas été consultés.
Ce qui a d’ailleurs fait dire à l’écrivaine franco-ivoirienne Véronique Tadjo que « la Francophonie doit en finir avec la géopolitique et se recentrer sur la langue française ». En 2008, le français a en effet été remplacé par l’anglais comme langue d’enseignement au Rwanda, et l’année suivante, ce dernier a rejoint le Commonwealth. En 2014, le gouvernement rwandais a même détruit au bulldozer l’Institut français de Kigali, lieu symbolique de promotion de la culture et de la langue françaises. Pointant les dérives autocratiques du Président Kagame, l’écrivaine a préconisé une troisième candidature afin d’éviter une fissure profonde au sein de l’OIF. Mais malgré ces diatribes, Louise Mushikiwabo a su convaincre face à la canadienne Michaëlle Jean, et devra conduire les destinées de la communauté francophone jusqu’en 2022.

Un choix de raison

Investie dans ses nouvelles fonctions le 3 janvier dernier au siège de l’institution à Paris, Louise Mushikiwabo devient la 4e Secrétaire générale de l’OIF, après Michaëlle Jean, Abdou Diouf et Boutros Boutros-Ghali. Née en 1961 à Kigali, elle a obtenu un baccalauréat de langues en 1984. Elle a ensuite bénéficié d’une bourse d’études en 1986 et s’est exilée aux États-Unis, où elle a passé une vingtaine d’années. Elle y a obtenu une maîtrise en langues et interprétation à l’université du Delaware.
Ce qui a d’ailleurs fait dire à l’écrivaine franco-ivoirienne Véronique Tadjo que « la Francophonie doit en finir avec la géopolitique et se recentrer sur la langue française En 2008, elle décide de rentrer au Rwanda après un bref séjour au siège de la BAD à Tunis, où elle travaille comme directrice de la communication sous la présidence de Donald Kaberuka. Elle rejoint ensuite l’équipe gouvernementale de Paul Kagame, d’abord comme Ministre de l’Information, puis Ministre d’État chargée des Affaires étrangères, dès décembre 2009.
Ce qui a d’ailleurs fait dire à l’écrivaine franco-ivoirienne Véronique Tadjo que « la Francophonie doit en finir avec la géopolitique et se recentrer sur la langue française De famille tutsi, elle a profondément été marquée par le génocide. Son frère Lando Ndasingwa, seul Ministre tutsi du dernier gouvernement Habyarimana, a fait en effet partie des premières victimes. Le livre de Louise Mushikiwabo Rwanda Means the Universe, coécrit avec Jack Kramer et publié en 2006 aux éditions St. Martin’s Press, raconte les premières heures de ce sombre chapitre de l’histoire du Rwanda. Sa force de caractère lui a valu le double soutien de la France et de l’ensemble de la communauté africaine lors du 17e sommet de l’UA de juillet 2018 à Nouakchott.

France-Rwanda : le grand réchauffement

Le réchauffement entre les deux pays commence le 23 mai 2018, avec une visite officielle du Président Kagame à l’Élysée, à l’occasion du salon international Viva Tech sur le numérique. Emmanuel Macron profite de cette rencontre pour vanter le rôle de la diplomatie rwandaise dans la résolution des conflits en Afrique. Sur la table des discussions, aucun sujet qui fâche, mais à la place l’annonce surprise de la candidature de Louise Mushikiwabo au poste de Secrétaire générale de la Francophonie. Dans la foulée, l’opposante historique rwandaise Victoire Ingabire Umuhoza ainsi que 2 140 prisonniers sont libérés, le 15 septembre. L’instruction judiciaire ouverte par le parquet de Paris sur l’attentat de l’avion du Président Juvénal Habyarimana est close le 10 octobre. Cette dernière avait entraîné une rupture des relations diplomatiques entre les deux pays.
« Il y a clairement une nouvelle volonté, avec le gouvernement du Président Macron, d’aller de l’avant avec le Rwanda. La relation reste compliquée, mais il n’y a pas d’ennemis perpétuels. Les questions liées à l’histoire prennent du temps. Il en faut pour recréer de la confiance entre la France et le Rwanda… Pour nous, le Président Macron est un homme qui n’est pas lié par l’histoire négative de la France au Rwanda », a déclaré la Ministre rwandaise des Affaires étrangères. Cette nomination de Louise Mushikiwabo marque donc une certaine réconciliation après cette histoire tragique qui causa près de 800 000 morts entre avril et juillet 1994.

Repenser la Francophonie

C’est dire l’ampleur des défis qui attendent la nouvelle patronne de l’OIF, au moment où la Francophonie traverse une profonde crise d’identité. Une nécessaire démarche de modernisation s’impose, d’autant plus que la langue française est aujourd’hui en perte de vitesse. Avec la mondialisation, l’anglais a tendance à s’imposer dans toutes les instances de la vie internationale. Le Président Macron ne cesse d’ailleurs de s’enorgueillir de sa parfaite maîtrise de la langue de Shakespeare. Avec ses 300 millions de locuteurs, le français est aujourd’hui la 5e langue la plus parlée, après le chinois, l’anglais, l’espagnol et l’arabe. Ce qui n’empêche pas de s’ouvrir au plurilinguisme. Car comme l’explique Louise Mushikiwabo, l’anglais, « c’est aujourd’hui la langue de la Silicon Valley, de la technologie, de la recherche, des réseaux sociaux ».
L’autre grand défi est celui de la « francophonie économique ». Il s’agit pour Louise Mushikiwabo de capitaliser les atouts qu’offre le partage de la langue française pour en faire une véritable force économique. Il convient aussi de relever l’épineuse question de la démocratie et des droits de l’homme. Et sur cette question, celle dont le pays est régulièrement pointé pour non-respect des libertés fondamentales est très ferme : « Je ne crois pas aux donneurs de leçons. Je crois beaucoup dans un système d’accompagnement, où on écoute, où on pose des questions, où on prodigue des conseils. » On se souvient de la brouille suscitée par la demande d’adhésion de l’Arabie saoudite comme membre observateur au sommet d’Antananarivo en 2016. Le Président Macron a donc proposé une révision de la charte de la Francophonie afin de faciliter l’adhésion de nouveaux pays.
Portée depuis sa création en 1970 par ses pères fondateurs que sont Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba et Hamani Diori, la Francophonie est aujourd’hui confrontée à la crise du multilatéralisme mondial. À l’aube du cinquantenaire de l’institution, qui doit se tenir lors du prochain sommet de 2020 à Tunis, il convient, selon sa Secrétaire générale, d’engager une réflexion stratégique sur l’avenir de la francophonie. Le grand défi pour ce mandat de Louise Mushikiwabo sera certainement de mieux positionner l’OIF sur la scène internationale.

La Francophonie, 50 ans d’histoire

Créée le 20 mars 1970 sous le nom d’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) avait pour but de promouvoir les relations entre pays ayant le français en partage. Elle est constituée de 88 États et gouvernements et quelque 300 millions de francophones répartis sur les cinq continents. Outre ses organes consultatifs, l’OIF s’appuie sur des institutions spécialisée : l’Association internationale des maires francophones (AIMF), l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), TV5Monde et l’Université Senghor d’Alexandrie. Avec des représentations permanentes auprès de l’UA, de l’UE et des Nations unies, l’OIF se positionne comme le pivot du système multilatéral francophone.