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Cemac : pourquoi le marché financier ne décolle pas

Partie d’une décision politique prise par les Chefs d’État de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), réunis en session extraordinaire le 30 octobre 2017 à N’Djamena, la fusion des deux marchés financiers de la Cemac n’est pas encore achevée.

Par Adamou Petouonchi, - © Shutterstock - Katjen

Les craintes d’un éternel recommencement planent sur le sort des marchés financiers de la Cemac, longtemps grippés dans une improductive coexistence. Après le sommet de N’Djamena, les acteurs du marché se sont engagés à livrer la copie finale de la fusion effective le 30 juin 2019. Ont-ils crié victoire trop tôt ? Même si elle est convenablement conduite jusqu’à son terme, la fusion sera-t-elle la garantie du redécollage du marché régional ? Pas si sûr ! Dans leur configuration d’avant-fusion, les résultats annuels des deux entités ont toujours été décevants. Leur animation est restée atone, avec très peu de valeurs inscrites à la cote. Les deux bourses, Douala Stock Exchange (DSX) et Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (BVMAC, basée à Libreville), ont suscité plus d’espoirs qu’elles n’ont engrangé de réussites. Preuve à l’appui, mises à part les émissions obligataires, ces institutions, au lieu d’apporter des fonds, faciliter les échanges et accompagner le développement des États, ont plutôt siphonné les trésoreries de ceux-ci par la réception d’interminables subventions étatiques. Les coûts de leur fonctionnement et de leur restructuration ont beaucoup pesé sur les caisses publiques.
La plupart des études et rapports sur le sujet laissent donc sceptiques. S’appuyant sur les très mauvais résultats cumulés au fil des années par ces deux marchés, l’agence de communication financière Strategy estime que le processus de fusion doit absolument être conduit à bon port car c’est l’occasion pour les États de traduire leur décision en action concrète observable, et pour une fois dans les délais fixés. Mais ce cabinet spécialisé dans le marketing boursier prévient : « Attention ! La fusion ne veut pas dire que le marché d’un seul coup deviendra dynamique. La considérer comme l’aboutissement du processus de relance du marché financier n’est qu’une bulle, un trompe-l’œil. »

Un fonctionnement politisé ?

Les échecs répétés du monopole politico-étatique sur le contrôle et le fonctionnement des institutions de l’Afrique centrale, notamment du marché financier, se masquent sous le voile de la fusion. Ce sont des indicateurs d’alertes. La décision de la fusion à elle seule ne fait pas décoller le marché. Le fonctionnement des institutions communautaires se révèle jusqu’ici décevant. Cette faiblesse institutionnelle propre à la sous-région est entretenue par une interminable guerre de leadership qui paralyse les leviers de performances et nourrit une sorte d’incertitude galopante. La relance du marché financier de l’Afrique centrale exige d’évacuer plusieurs zones de risques qui pourraient impacter négativement son fonctionnement. Au rang de ces éléments figurent en bonne place le choix des dirigeants, la nécessaire ouverture du capital de la future bourse des valeurs mobilières unifiée, la densification de l’offre, l’exigence de la communication financière à tous les acteurs, y compris à la bourse elle-même.

Un signal fort envoyé aux investisseurs

Le marché financier a ses règles et ses usages, qui dérogent aux pratiques rotatives observées habituellement dans le choix des dirigeants des institutions de la Cemac. Si de telles pratiques peuvent être tolérées ailleurs, il faut noter que dans le cas spécifique du marché financier, l’on note l’exigence d’un type de profil particulier. En effet, l’impulsion du marché est en partie indexée au dynamisme de son manager et à la confiance du marché en lui. Partout dans le monde, le choix ou la désignation du directeur général d’une bourse des valeurs mobilières est un processus bien défini. Son recrutement mené par un cabinet indépendant se fait par étapes et sur appel d’offres, à l’issue de quoi est retenu le ou la titulaire du poste selon un cahier des charges validé par le Conseil d’administration, assorti d’indicateurs mesurables. L’absence d’atteinte des objectifs fixés étant sanctionnée par sa démission ou son limogeage. La Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC) se doit de veiller au choix du futur dirigeant qui, tout en étant de la nationalité de l’un des pays membres, doit obligatoirement avoir le profil de la fonction et disposer d’un solide entregent dans les milieux de la régulation financière et des marchés financiers internationaux.

Privatiser la bourse pour une réelle autonomie d’action

Autre dossier chaud : la privatisation ou l’ouverture du capital de la future Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale. Les investisseurs attendent avec impatience les prochains épisodes de ce feuilleton. Selon une certaine opinion, plusieurs institutions continentales et internationales sont prêtes à entrer dans son capital, mais sous réserve de la mise en œuvre claire de certaines décisions. L’entrée des nouveaux actionnaires va rebattre les cartes et exercera une pression de résultat sur les dirigeants. Bien évidemment, pour rendre ce marché dynamique il faut renforcer sa profondeur, sa liquidité et son attractivité ; à défaut, ce sera un retour à la case départ.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 15