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Brazzaville : le Congo n’en finit pas de s’enfoncer dans la crise

Une course de vitesse est engagée par le Président Sassou-Nguesso pour sortir le Congo du marasme dans lequel l’a plongé la crise pétrolière. Problème : dans ses négociations sur la dette, Pékin, Washington et le FMI se renvoient la balle.

Par Dimitri Friedman - © Shutterstock - Mbrand85

Deux indices de la crise, pour sortir un peu des interviews micro-trottoirs sur les marchés de Brazzaville ou de Pointe-Noire. Premier indice : la route nationale n° 1 reliant Brazzaville à Pointe-Noire vient d’être officiellement concédée (le 22 mars) à deux entreprises privées. C’est le Président Sassou-Nguesso lui-même qui a présidé la cérémonie du lancement officiel, qui s’est déroulé à Ignié, à 50 km au nord de Brazzaville, en payant son passage au poste de Lifoula. Les concessionnaires sont le français Egis International et le chinois China State Construction Engineering Corporation. Deux sociétés qui avaient remporté l’appel d’offres lancé en 2016. Question : l’État congolais aurait-il besoin d’argent ? Corollaire : serait-il incapable de financer les travaux d’entretien de cette artère vitale ?
Indice numéro 2 : les groupes hexagonaux présents à Brazzaville et Pointe-Noire font de plus en plus l’objet de tracasseries administratives financières pointilleuses, à tel point que le Président Macron s’en est personnellement entretenu au téléphone avec Denis Sassou-Nguesso. Qu’est-ce qui motive ces contrôles fiscaux inopinés, et ce harcèlement administratif ? Pourquoi, par exemple, le groupe Canal+ Afrique est-il désavantagé par rapport au groupe chinois StarTimes, qui bénéficie de conditions fiscales plus avantageuses ? Là encore, l’État congolais cherche-t-il de l’argent chez les « riches » ?

Un modèle économique insoutenable ?

Samba Ba, économiste principal à la Banque mondiale, a relevé lors d’une réunion le 30 janvier dernier à Brazzaville que le Congo devait changer de cap en s’éloignant d’un modèle économique insoutenable, par des réformes sectorielles de fond. Dans un rapport sur la situation économique et financière de la République du Congo, Samba Ba affirme que le pays doit se porter vers le secteur agricole. Le modèle actuel, qui est basé sur l’exploitation de la rente pétrolière, n’est plus soutenable. En cause, les mauvais choix dans les investissements publics, notamment dans la réalisation des infrastructures routières qui sont parmi les plus coûteuses au monde ! En écho, El Hadj Abdoulaye Djibril Bopaka, président du patronat congolais, insiste sur le fait que la dette commerciale de l’État (887 milliards de francs CFA) affecte près de 16 000 entreprises membres de l’Union nationale des opérateurs économiques du Congo (UNOC) qu’il préside. Il ne reste selon lui que 2 700 structures opérationnelles !

Le temps presse

On comprend mieux la fébrilité d’un Président qui a célébré le 5 février dernier le 40e anniversaire de son accession à la tête du pays. Il attend le dénouement de négociations serrées engagées avec le FMI pour se positionner en vue de la présidentielle de 2021, où Clément Mouamba, actuel Premier ministre, serait son directeur de campagne.
Deux points en particulier grippent les débats : la restructuration de la dette chinoise et celle de plusieurs sociétés pétrolières. Clément Mouamba, qui a été chargé de ces négociations, a abordé ces différents points lors d’entretiens à Paris, début 2019, avec les responsables de l’anglo-suisse Glencoreet de Trafigura, entreprises de courtage pétrolier et principaux créanciers de Brazzaville. Mouamba compte aussi sur un déblocage des pourparlers avec Pékin, qui détient 30 % du stock de la dette extérieure du Congo (10 milliards d’euros). Mais la Chine ne veut pas suivre les recommandations du FMI en la matière, à moins de reconsidérer le capital de nombreuses filiales de sociétés chinoises installées dans le pays. En effet, des membres du premier cercle de Sassou-Nguesso en sont actionnaires. De son côté, Brazzaville refuse d’engager un audit complet de la Société nationale des pétroles du Congo(SNPC) ainsi qu’un audit des grands travaux menés ces dernières années. Point mort ?
Il n’est pas sûr que l’appui actif de personnalités comme Dominique Strauss-Kahnet Matthieu Pigasse, disposés à ouvrir leurs réseaux internationaux, soit suffisant pour accélérer les négociations croisées avec le FMI, Washington et Pékin. Mais le temps presse et Denis Sassou-Nguesso le sait bien. Il en va de la stabilité sociale du pays. Les soldes des généraux et officiers des Forces armées congolaises(FAC) sont assurées. Mais pas celles d’autres catégories d’agents publics. Les salariés du Chemin de fer Congo-Océan(CFCO) n’ont pas été payés depuis plusieurs mois. De nombreuses filiales étrangères ont quitté le pays. Même les conseillers des ministères attendent le paiement de leurs arriérés de salaire.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 15