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Influence militaire française en Afrique: où et comment reprendre pied?

La présence française est en net recul sur le continent africain. Face à ce constat, plusieurs stratégies ont été échafaudées pour reprendre pied, et sécuriser les investissements.

Par Stanislas Gaissudens - © AFP - Fred Marie / Hans Lucas

L’Afrique est en pleine croissance mais reste en proie à de lourds problèmes sécuritaires. Pour les entreprises officiant dans ce domaine ou à la recherche de contrats dans le cadre d’opérations militaires, le continent offre de grandes opportunités d’affaires. Les Européens et les Américains avaient pour habitude de rafler les marchés du secteur, tels ceux liés aux Opérations de maintien de la paix (OMP). Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La Russie, bien implantée en Centrafrique, est active dans la sécurité et les hautes technologies – qui sont aussi les domaines de prédilection des entreprises israéliennes, de plus en plus présentes sur le continent. Quant à la Turquie, elle ne cesse de renforcer sa présence, notamment dans la corne de l’Afrique. Face à cette montée en puissance de nouveaux acteurs, que fait la France?

La France en net recul

L’Hexagone n’a plus vraiment sa place en Afrique depuis que la Chine est devenue le premier partenaire commercial du continent à partir de 2009. Son influence ne cesse de reculer. Selon une étude récente de Coface, le poids de la France dans les exportations vers l’Afrique a été divisé par deux entre 2001 (12 %) et 2017 (5,5 %), et « dans plusieurs pays d’Afrique francophone, la chute des parts de marché françaises est impressionnante. Entre 15 et 20 points de pourcentage en Algérie, au Maroc, en Côte d’Ivoire, et 25 points au Sénégal ». Paris aurait-il perdu pied en Afrique ? Il suffit de jeter un regard à la situation actuelle à Djibouti, jadis pré-carré des Français, pour se faire une idée du problème. Aujourd’hui la Chine et les États-Unis s’y confrontent, et l’Allemagne et le Japon y disputent à la France son influence. La Turquie a offert au pays la construction de la plus grande mosquée d’Afrique de l’Est ; sans aucune contrepartie, bien entendu…
Du point de vue militaire, les troupes françaises sont largement déployées sur le continent (cf. encadré). Et alors que ces dernières sont en première ligne dans les OMP, les sociétés hexagonales du secteur de la sécurité sont en retrait quant aux contrats remportés, tant sur la gestion de ces opérations que sur la fourniture d’armement. Entre 2008 et 2017, l’Afrique n’a représenté que 4,4 % des exportations d’armement de la France, selon le « Rapport au Parlement 2018 » sur la question. À Paris, beaucoup estiment que les parts de marché gagnées sont trop faibles au regard de l’engagement militaire.
Thales a certes obtenu des contrats auprès de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma), mais c’est un cas rare. Sur les 20 milliards de dollars que représente le marché des OMP, les entreprises françaises n’en captent que 3 %, soit environ 600 millions de dollars. C’est moins que la Belgique… Fortes de leur expertise dans le domaine, nombre de sociétés hexagonales ont pourtant montré leur intérêt pour les marchés liés aux OMP. Parmi elles, il convient de citer Airbus, Naval Group, Thales, Eurocopter, Safran, Sodexo, Bolloré Transport & Logistics ou Total.
Lors du 5e Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité des 5 et 6 novembre 2018, une vingtaine de sociétés françaises du secteur de la défense avaient fait le déplacement. S’étaient notamment déplacés le constructeur d’embarcations militaires OCEA et le groupe Marck, spécialisé dans la conception d’uniformes militaires. Le constructeur de blindés légers Arquus (ex-Renault Trucks Defense) était également présent. Il a raflé un important contrat lié à l’équipement des forces du G5 Sahel. Le leadership et l’engagement français dans cette force conjointe a finalement payé. En décembre 2017, l’Arabie saoudite a promis un financement de 100 millions d’euros destiné aux cinq pays membres de la force sahélienne (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina Faso). Et l’accord négocié entre Riyad et Paris devait porter sur l’achat de blindés légers et d’équipements de transmission. Arquus a été choisi pour ses blindés légers Bastion et Thales pour ses équipements de transmission et de logistique.

Changer de stratégie ?

Une enquête récemment parue dans La Lettre du continent précise que, « fragilisée dans sa zone d’influence, la France met en place une stratégie globale de sécurisation de ses investissements en zone de conflit ». La publication assure qu’une mission de plusieurs réservistes d’entreprises françaises a séjourné à Ménaka, au nord du Mali, au début du mois de décembre 2018, avec pour but d’identifier des projets intéressants pour les groupes hexagonaux. Une trentaine de pistes auraient été référencées, et une nouvelle mission du même type devait être organisée au mois de mars 2019 à Gao.
Dans des zones à fort risque terroriste, cet audit un peu particulier était devenu indispensable. Il est le fruit de la coopération entre l’Agence française de développement (AFD), le Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), l’Alliance Sahel et le Medef, qui fait de la gestion du risque sa priorité pour 2019. La grande organisation patronale française s’est fortement rapprochée de l’armée, si l’on en croit La Lettre du continent, avec le recrutement récent d’un ex-responsable de la Coopération civilo-militaire (Civil Military Cooperation, Cimic) par Medef International.
Pourquoi la France peine-t-elle à gagner (et conserver) des parts de marché ? Tout va très vite en Afrique, et Paris manquerait de pragmatisme et de réactivité. Le démantèlement de l’Office français d’exportation d’armement (ODAS), qui était l’opérateur unique pour la gestion des contrats d’armement, a rallongé les délais. Il convient de se ressaisir et de changer de méthode pour récupérer les parts de marché déjà perdues. D’autre part, dans le domaine de la sécurité, il serait temps que les entreprises françaises prennent plus de risques…

Présence militaire française en Afrique

Via ses « forces de présence » et ses opérations sous mandat de l’ONU ou de l’UE, l’armée française est largement déployée sur le sol africain. Voici ses principales zones d’implantation sur le continent.

Opération Barkhane
Dans le cadre de cette opération, environ 4 500 soldats français sont présents dans le Sahel au Mali (Gao, Tessalit, Kidal), au Niger (Niamey, Madama, Aguelal), au Tchad (N’Djamena, Abéché, Faya). Des soldats sont également basés au Burkina Faso et en Mauritanie.

Djibouti
Les Forces françaises stationnées à Djibouti (FFDJ) comptent 1 450 militaires. Leur présence permanente répond aux orientations du « Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale » de 2013, qui définit cette région comme une des priorités stratégiques de la France.

Côte d’Ivoire
On compte 900 soldats des Forces françaises en Côte d’Ivoire (FFCI) sur place depuis la fin de l’opération Licorne en 2015. Ils ont un statut de « force de présence » dans une zone d’intérêt stratégique pour la France. Ils sont basés à Abidjan.

Sénégal
Les Éléments français au Sénégal (EFS) ont été créés le 1er août 2011, à la suite du traité signé entre la France et le Sénégal. Les 350 soldats présents à Dakar constituent un Pôle opérationnel de coopération (POC) à vocation régionale. Les EFS incluent des forces terrestres, navales et aériennes.

Centrafrique
Depuis la fin de l’opération Sangaris en 2016, 350 soldats français sont toujours en Centrafrique, en appui aux soldats de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (Minusca).

Gabon
La France déploie des forces armées au Gabon depuis l’indépendance du pays en 1960. On compte 350 soldats sur place. Les Éléments français au Gabon (EFG) assurent la défense des intérêts français ainsi que l’appui aux déploiements opérationnels dans la région. Ils sont basés à Libreville.