Investigation

Passation de pouvoir entre Kagame et Al-Sissi, une nouvelle donne pour l’UA?

Lors du 32e sommet de l’Union africaine qui réunissait les 55 pays du continent à Addis-Abeba, le Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a succédé au Président rwandais Paul Kagame à la tête de l’organisation.

Par Dimitri Friedman - © AFP - Simon Maina

La « start-up nation » du continent cède son siège au pays d’une des plus vieilles civilisations mondiales… tout un symbole.Pour la plupart des participants à ce sommet, la présidence Kagame a été un modèle de bonne gouvernance, mêlant l’autorité et la vision à long terme. Pour preuve avancée par un jeune participant sénégalais, les dossiers importants ont été mis sur la table. Au crédit du Président d’un pays qui affiche aujourd’hui 8 % de taux de croissance et un taux de corruption minimal, l’on peut mettre des mesures comme l’autofinancement de l’Union africaine (UA) par une taxe de 0,2 % sur les importations, pour réduire la dépendance à l’égard des bailleurs de fonds internationaux. Certes, on n’en est pas encore là, vu l’opposition de l’Afrique du Sud, mais le dossier a le mérite d’être ouvert. Citons aussi, entre autres, le compromis qui a été trouvé sur la question de la réduction du nombre de commissaires, ramené de huit à six, en fusionnant le Département de la paix et sécurité avec celui des affaires politiques et le commerce et l’industrie avec les affaires économiques.

Encore loin d’une force de maintien de la paix africaine

Revers de la médaille, on est encore loin d’une force africaine de maintien de la paix, même si l’UA est en train de constituer un fonds de 400 millions de dollars pour gérer les conflits – 60 millions seulement ont été recueillis. Au plan politique, le bilan est aussi contrasté. Paul Kagame a ainsi échoué à imposer le recomptage des bulletins de vote au Congo-Kinshasa, et a même dû renoncer à se rendre dans ce pays. À mettre au crédit du Président sortant de l’UA, il y a aussi la participation à l’accord de paix de Khartoum (5 février) pour la Centrafrique.
Les priorités de l’Égyptien semblent éloignées de ce bilan. En s’installant aux commandes, l’Égypte arrive à la direction des affaires après une série d’élections démocratiques sur le continent (Madagascar, RDC, Mali), de réconciliation (Érythrée, Éthiopie) ou d’accord de paix (Sud-Soudan, Centrafrique). Le contexte pour le pays des pharaons semble plus diplomatique qu’économique. Le Caire prend très au sérieux son mandat et Al-Sissi veut profiter de sa présidence pour renforcer son rôle sur la scène africaine et se refaire une virginité au niveau des droits de l’homme. Mais il propose aussi à ses voisins subsahariens un vaste programme de coopération, allant du militaire au géostratégique, en passant par l’économie et le commerce interrégional. D’un autre côté, le Président al-Sissi se montre plus réticent à poursuivre les réformes de l’organisation panafricaine engagées par son prédécesseur. Pour lui, être à la tête de l’UA pourrait se révéler une voie royale pour la réintégration de son pays dans le continent. L’Égypte veut redevenir l’entrée du monde vers l’Afrique et la sortie de l’Afrique vers le monde, et a déployé pour cela un activisme diplomatique tous azimuts depuis six ans. Et pas seulement pour conforter ses positions économiques.
Il est vrai que depuis Nasser, l’Égypte – qui n’a jamais oublié sa suspension de l’UA en 2013 à la suite de la destitution du Président élu Mohamed Morsi – s’est recentrée sur sa dimension panarabe, négligeant pendant toutes ces années sa profondeur stratégique, une des sources de son influence. Parmi les dossiers prioritaires, le nouveau Président devrait mettre la situation sécuritaire en Libye sur la table, et l’organisation d’une conférence sous les auspices de l’UA en juillet prochain, réunissant tous les participants à ce conflit. L’autre priorité sera la lutte contre les migrations clandestines, dont la Libye est aussi un des pivots.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 15