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Paul Biya : l’empreinte du sage

Le Président camerounais permet qu’une aura singulière émane du continent, sans qu’il soit forcément de tous les grands rendez-vous diplomatiques, ni un grand tribun. Simplement en posant des actes fondateurs. Décryptage.

Par Charles-Éric Bindzi - © AFP - 2018 Getty Images

Au terme du 14e sommet ordinaire de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), le 24 mars à N’Djamena, le Président camerounais a été porté à la tête de l’organisation sous-régionale. Présidence tournante, certes, mais passage de témoin ô combien particulier ! Paul Biya prenant les rênes de la Cemac, quoi de plus naturel ? Car bien que n’étant pas physiquement présent dans la capitale tchadienne, l’occupant du palais d’Etoudi sait toujours faire sentir sa présence. Même quand il se fait représenter par son Premier ministre, Joseph Dion Ngute, comme c’était le cas à N’Djamena, Paul Biya trouve généralement le moyen de peser sur le déroulement des opérations.
Un cas atypique ? Certainement. Comment un Chef d’État qu’on ne voit pas souvent à des rencontres internationales réussit-il à se faire autant respecter sur l’ensemble du continent ? Voilà l’énigme Paul Biya. Y répondre n’est pas une mince affaire. D’ailleurs, les analyses faciles ont souvent tôt fait d’étiqueter le numéro un camerounais comme un « grand absent ». Mais cette manière de voir est souvent battue en brèche lorsqu’il « consent » enfin à effectuer un déplacement. À Libreville, il y a une dizaine d’années, à l’occasion d’un sommet de la Cemac, c’est son homologue d’alors, Omar Bongo Ondimba, qui, dans un style caractéristique, relevait face à la presse que la seule présence de Paul Biya avait changé tout le sommet. C’est clair, les présences de celui que beaucoup appellent « le sage » sont finalement plus remarquées que ses nombreuses absences physiques dans les sommets internationaux.
Et pour qui connaît un peu le style Biya, il ne faut surtout pas se contenter du nombre de participations aux sommets de l’Union africaine, de la Cemac ou de tout autre rassemblement de chefs d’État, si l’on prétend décrypter le personnage et son empreinte diplomatique.

Leader naturel

Au sein de la Cemac, il l’est encore plus depuis cette fin d’année 2016, quand il pose un acte salvateur pour l’économie sous-régionale. Alors que les pays de la zone sont au bord du gouffre, c’est lui qui convoque de toute urgence ses pairs à Yaoundé. Le sommet extraordinaire de la Cemac, organisé en collaboration avec le FMI, lance une bouée de sauvetage à une sous-région ébranlée par la sévère crise due à la chute brutale des cours du pétrole et des matières premières, qui font vivre le Tchad, le Gabon, le Congo, la Guinée équatoriale, la Centrafrique et le Cameroun. Le pays de Paul Biya, de loin le plus résilient, aurait pu attendre, sachant pouvoir compter sur son économie diversifiée, au contraire de ses voisins. Mais en leader économique, le Cameroun s’est vu dans l’obligation de protéger l’ensemble du bloc, parce que le numéro un camerounais croit dur comme fer en ce qu’il appelle la « coprospérité ».
C’est cette même foi en l’intégration qui guide les relations du Cameroun avec ses voisins. Des ressortissants camerounais sont régulièrement expulsés de Guinée équatoriale, parfois avec brutalité, mais jamais Paul Biya n’a élevé le ton à l’endroit de ce pays frère. Jamais il n’a cru utile de prendre les mêmes mesures draconiennes à l’encontre de nombreux ressortissants étrangers en situation irrégulière au Cameroun. Il a toujours su écouter et comprendre les craintes de ses voisins, en essayant de leur faire saisir le bien-fondé d’un développement groupé au sein de l’espace Cemac. Le discours ne passe pas toujours, en raison des égoïsmes et des egos nationaux, mais Paul Biya, ainsi que quelques-uns de ses pairs, n’a jamais baissé les bras. L’ensemble de la zone Cemac lui est redevable d’avoir été sauvée d’un naufrage certain fin 2016. Les programmes négociés avec le FMI ont déjà aidé certains États à sortir la tête de l’eau. Et l’idée de diversifier les économies semble avoir été intégrée par tous.

La paix, sa marque de fabrique

Mais au-delà de la sous-région, Paul Biya s’est surtout fait remarquer comme un homme de paix convaincu. Au plus fort des années dites de braise, alors que le continent bouillonne de contestations, le dirigeant camerounais réfute la pertinence du modèle de la « conférence nationale souveraine », appliquée dans plusieurs pays africains secoués par l’ouverture démocratique. Elle est « sans objet », selon le Chef de l’État, qui imagine un cadre de dialogue à la camerounaise. La rencontre tripartite de Yaoundé ouvre la voie à la concertation et la participation de toutes les sensibilités (gouvernement, partis politiques et société civile). Des réformes profondes en sortent et Paul Biya, en fin tacticien, « sauve sa tête », pendant que de nombreux chefs d’État africains tombent autour de lui. Le Cameroun évite surtout d’être déstabilisé et poursuit sa marche dans ce que son Président appellera la « démocratie apaisée ».
L’homme de dialogue et de paix marque un autre grand coup en permettant au Cameroun de récupérer la presqu’île de Bakassi, disputée par le grand voisin nigérian au milieu des années 1990. Le numéro un camerounais reste sourd aux appels à la riposte armée venant de bon nombre de ses compatriotes. Il privilégie la résolution pacifique, fait confiance à la justice internationale. La Cour internationale de justice lui donne finalement raison. Mais il ne s’arrête pas là. Évacuant tout triomphalisme, il tend la main à son homologue Olusegun Obansanjo. Et sous le regard admiratif du Secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, les deux Chefs d’État signent l’historique accord de Greentree, qui consacre le retrait progressif du Nigéria et le transfert d’autorité au Cameroun. Le dénouement a lieu le 14 août 2018 à Calabar, au Nigéria. Depuis, Bakassi est pleinement redevenue camerounaise. Ainsi va Paul Biya. Un style à part, une diplomatie discrète, apparemment muette. Mais que d’actes retentissants !

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 15