Feuilles de route

La compétition des constructeurs automobiles

Les constructeurs automobiles inondent le marché africain. Une ruée rythmée par la recherche de nouveaux pôles de croissance et la conquête d’espaces de consommation et de production.

Par Adamou Petouonchi - © Shutterstock - Mikbiz

L’Afrique est-elle en passe de devenir le nouveau Détroit de l’industrie automobile ? Après l’Asie, les géants du secteur y voient un nouvel eldorado. De fait, un véritable écosystème industriel est en train de se développer sur le continent. Le secteur est en plein essor et les plus grands constructeurs se succèdent pour signer des conventions de partenariats et autres accords d’implantation. Renault, Peugeot, Nissan, Toyota, Kia, Skoda, Volkswagen, Mercedes, Hyundai, Ford, etc., avancent leurs pions. La raison ? L’Afrique est considérée comme un futur marché porteur. « Certains constructeurs ont raté le marché chinois. Ils s’en mordent les doigts, et ils ne veulent pas rater le marché africain de demain », remarque Meissa Tall, expert automobile du cabinet Kurt Salmon. Avec l’émergence d’une classe moyenne, les majors de l’automobile se lancent, peu à peu, dans une visée expansionniste, en multipliant la création d’usines de montage et d’assemblage sur le continent.

Boom de l’investissement

Plusieurs investissements témoignent de cette effervescence. Dernière illustration en date, la signature par l’État tunisien d’un protocole d’accord avec le Shanghai Automotive Industry Corporation (SAIC), lors du dernier sommet Chine-Afrique. Peu après, le groupe tunisien Medicars inaugurait à son tour, le 5 décembre 2018, sa première unité d’assemblage de voitures particulières, en partenariat avec un autre géant chinois, Geely. Quelques semaines plus tôt, Peugeot avait choisi la Tunisie pour signer le comeback de sa gamme pick-up. Le Français a installé une méga-usine à Tanger (Maroc), et ambitionne à partir de cette année une production de 100 000 véhicules particuliers par an jusqu’à 2023, année où il doublera ses capacités de production. Au royaume chérifien, Renault, avec son usine spécialisée low cost installée depuis 2012, produit chaque jour 1 200 voitures. En Égypte, le 19 mars dernier, le constructeur automobile local El Nasr Automotive Manufacturing a signé un accord avec Nissan pour produire jusqu’à 100 000 véhicules par an. Une belle perspective pour Nissan qui verra ses parts passer de 15 à 20 % de ce marché de 97 millions de consommateurs.
Et ce n’est pas tout, les investissements se multiplient. En juillet 2018, le japonais Isuzu Motors annonçait la création d’une usine d’assemblage de véhicules en Éthiopie, prévue pour être opérationnelle dans deux ans. Dans la foulée, Hyundai Motor Company, le constructeur sud-coréen, augmentait sa capacité de production automobile en Éthiopie à 10 000 véhicules par an. Il avance également d’autres pions en Afrique. Après avoir inauguré en 2014 un projet de montage de véhicules d’un coût de 5,45 millions de dollars en Mozambique, la firme sud-coréenne annonce la construction d’une usine de même type en Angola, notamment pour fabriquer des bus et des camions. Au Rwanda, une photo du Président Kagame dans une usine du constructeur allemand Volkswagen a fait le tour des réseaux sociaux. Et pour cause: le groupe a annoncé le déblocage de près de 20 millions de dollars pour créer une usine d’assemblage de 5 000 véhicules chaque année. Quelques mois plus tard, il annoncera l’implantation d’une usine d’assemblage au Ghana et l’extension de ses activités au Nigéria.

Le marché algérien s’ouvre de plus en plus

En Algérie, avant l’arrivée de PSA, le marché comprenait quatre producteurs locaux assurant le montage de plusieurs modèles de sept enseignes internationales, Renault, Dacia, Hyundai, Skoda, Seat, Volkswagen et Kia. Pour l’heure, le gouvernement projette 400 000 véhicules assemblés localement l’an prochain. Ce chiffre était de 110 000 en 2017. En 2019, le constructeur espagnol Seat a annoncé au Salon international de l’automobile de Genève avoir déjà réalisé 88 900 voitures au cours des deux premiers mois de l’année, et l’Algérie, avec 6600 unités, reste le 4e marché de constructeurs, derrière l’Espagne, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Par ailleurs, l’américain Ford a obtenu en novembre 2018 l’accord du Conseil national de l’investissement (CNI) pour la construction d’une usine d’assemblage en partenariat avec l’entreprise algérienne Auto Motors Center. Les Algériens verront l’an prochain leur offre automobile se densifier avec le japonais Nissan, qui a annoncé le 13 février l’implantation d’une usine en joint-venture avec le groupe local Hasnaoui. Un investissement de 160 millions de dollars, visant à produire 63 500 véhicules par an à partir de 2022.

Tanger vs Afrique du Sud

Avec plus de 550 000 unités vendues en 2018, l’Afrique du Sud est le plus grand marché de voitures neuves en Afrique, soit 45 % des parts. Principal pôle du secteur automobile continental, elle est une cible privilégiée de tous les grands constructeurs. Ford, General Motors, Volkswagen, BMW, FAW, Renault, MAN, DAF Trucks, Mercedes-Benz, Toyota, Nissan, Tata, etc., y ont installé des unités industrielles pour répondre à une demande locale et régionale. Ils ont annoncé qu’ils y investiraient environ 3 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années. Le groupe CFAO n’a pas tardé à matérialiser son intérêt pour le marché sud-africain. Le 27 mars, le leader de la distribution automobile en Afrique a fait part de son entrée en négociation exclusive avec le groupe Steinhoff pour l’acquisition de 74,9 % du capital de Unitrans Motor Holdings (Pty) Ltd.
Le marché sud-africain est talonné par le Maroc, dont le potentiel aiguise les appétits des constructeurs. Ces pays revendiquent à eux deux environ 90 % de la production automobile africaine. Pour le royaume chérifien, la production a été multipliée par six en sept ans, pour atteindre 335 000 unités en 2017. D’ici 2020, le pays veut atteindre 650 000 véhicules par an. D’après The Wall Street Journal (du 30 septembre 2018), l’Afrique du Sud, longtemps en tête, s’est fait devancer par le Maroc, qui bientôt devrait même dépasser l’Italie ! Rabat est également en train de devenir un fournisseur majeur de composants automobiles pour les usines en Europe, notamment l’usine high-tech de Ford à Valence. Le journal national américain souligne que le français Renault détient au Maroc la plus grande part de marché du Maghreb. Il y a construit deux usines de montage au cours des cinq dernières années, pour une production de plus de 200 000 véhicules par an. D’ailleurs, Renault a annoncé le 12 mars le rachat de la participation de 20 % de PSA dans la Société marocaine de construction automobile (Somaca). Le dernier rapport de l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA) indique que le Maroc pointe à la 5e place des pays exportateurs d’automobiles en Europe, derrière la Turquie, le Japon, la Corée du Sud et la Chine. Il représente ainsi 7,8 % du total des voitures exportées dans l’UE.

Le Ghana, un nouveau hub ?

L’ambitieux programme de développement de l’industrie automobile mis en place par le gouvernement du Président Akufo-Addo est déjà porteur d’externalités positives pour l’économie ghanéenne. Cette politique incitative porte en effet ses fruits. Pour preuve, le groupe japonais Suzuki a annoncé son intention d’implanter une usine de production de véhicules au Ghana, au travers d’une joint-venture avec la firme française CFAO et le constructeur japonais Toyota. Le groupe Suzuki va également s’associer avec quatre autres constructeurs – Volkswagen, Nissan, Renault et le chinois Sinotruk –, qui ont tous planifié des usines d’assemblage au Ghana, pays qui s’érige véritablement en hub pour l’industrie mondiale de l’automobile pour le très prometteur marché africain.