Culture

Cinéma : le Fespaco fête ses 50 ans

À Ouagadougou, le clap de fin a été donné d’une semaine riche en émotions, la plus haute distinction ayant été décernée au film rwandais The Mercy of the Jungle (« La Miséricorde de la jungle »).

Par Charlotte Le Brun - © AFP - Issouf Sanogo

La plus grande manifestation culturelle dAfrique sest clôturée le 2 mars à Ouagadougou, au Burkina Faso, en présence des Chefs dÉtat burkinabé, malien et rwandais, le Rwanda étant l’invité dhonneur de cette édition anniversaire. Dans les pays en développement, il na pas toujours été facile de mobiliser les gouvernements autour du cinéma. Le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) a évolué en même temps que les consciences. Le rendez-vous a perduré, malgré les aléas politiques et économiques dont a souffert le pays hôte. La biennale a été maintenue cette année encore, en dépit du risque important dattentat qui plane sur la ville. Depuis 2016, les habitants de la capitane burkinabée ont en effet dû faire face à une recrudescence dattaques terroristes, ciblant notamment les hôtels et restaurants fréquentés par les Occidentaux.
Les autorités ont tout mis en œuvre pour faire de ce rendez-vous international un succès et assurer la sécurité des festivaliers. À présent, lobjectif est non seulement daméliorer laccès des Africains à des productions de leur pays, mais aussi de former des jeunes aux métiers du 7e art.En 50 ans, le Fespaco a transformé le visage de Ouagadougou. Les structures et les constructions dédiées ont fleuri dans la ville qui, aujourdhui, est parfaitement équipée pour accueillir les quelque 100 000 festivaliers, avec aussi un Marché international du cinéma et de laudiovisuel africains (MICA), implanté dans le centre-ville.

Un palmarès en rupture

Cette année, le cinéma africain est résolument engagé et la sélection officielle de cette 26e édition en est le reflet. Sur les 160 films en compétition issus de 16 pays, plusieurs sattaquent à des sujets considérés comme subversifs, en rupture avec le traditionalisme qui imprègne encore bon nombre de sociétés africaines. Aussi, Rafiki, de la cinéaste kényane Wanuri Kahiu, narre une histoire damour entre deux jeunes femmes. Le film, dabord censuré au Kenya, puis sélectionné au Festival de Cannes, a permis à lune des deux actrices principales, Samantha Mugotsia, de remporter le Prix dinterprétation féminine de Ouagadougou. Le long métrage Résolution, de Boris Oué et Marcel Sagné, jugé par la critique « féministe », sattaque aux violences conjugales et à la place de la femme dans la société. Il a été récompensé par le prix Cedeao et le prix Félix-Houphouët-Boigny. Enfin,Desrance, dApolline Traoré, un temps pressenti pour la Palme dor africaine, raconte la guerre civile ivoirienne postélectorale. Il a reçu les prix de lAssemblée nationale et de la Ville de Ouagadougou.
Mais c’est sans conteste le vainqueur,The Mercy of the Jungle, de Joël Karekezi, projeté en ouverture du Festival, qui a marqué les esprits. Le film suit les aventures de deux soldats perdus dans la jungle, lors de la deuxième guerre du Congo. Il dénonce labsurdité de la guerre. Son acteur principal, Marc Zinga, un Belge originaire de RDC, sest vu remettre le Prix dinterprétation masculine. Enfin, lÉtalon dargent a été décerné au Karma de légyptien Khaled Youssef et le bronze est revenu à Fatwa, du tunisien Mahmoud Ben Mahmoud.

Mémoire et avenir des cinémas africains

Le cinquantenaire a été conçu comme un trait dunion entre passé et avenir. Les organisateurs ont beaucoup insisté sur le devoir de mémoire. Un hommage appuyé a été rendu aux productions passées. Les spectateurs ont pu assister à une rétrospective des grands films des 50 dernières années. Les primés de lÉtalon dor de Yennenga ont été projetés à différents endroits de la capitale.
Le Fespaco met en scène dessituations de la société moderne. Les films africains sont reconnus dans le monde entier, mais il reste encore beaucoup à faire en Afrique pour mettre en place un environnement législatif, juridique et réglementaire adapté, comme lexplique le délégué général du Festival Ardiouma Soma dans une interview à Diaspora. Pour les 50 prochaines années, le premier festival panafricain de Ouagadougou devra relever dautres défis, en associant davantage les jeunes au projet. Lessor du cinéma représente également un moyen déduquer et de combattre les radicalisations et les préjugés. Pour ce faire, il pourrait y avoir des projections dans les écoles, les maisons des jeunes, ou sur les places.
Point négatif : certains commentateurs nont pas manqué de souligner la quasi-absence de femmes dans le palmarès. Aucune femme na d’ailleurs jamais remporté la prestigieuse récompense de l’Étalon d’or en 50 ans. Pourtant, cette année, plusieurs réalisatrices étaient en lice. Ce résultat apparaît en décalage avec le contexte actuel. On sait de plus que des artistes africaines ont également été touchées par le harcèlement sexuel et participé au mouvement #MeToo.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 15