Chronique

Nigéria : pourquoi Buhari ?

Par Marie-Roger Biloa - © PAHÉ

Étonnant Nigéria. Le moins que l’on puisse dire est que le résultat de l’élection présidentielle, qui a reconduit Muhammadu Buhari à la tête de l’État, en a surpris plus d’un. Sur les quatre années de son premier mandat, le Président nigérian en a passé une bonne partie, affaibli et souffrant, en soin à l’étranger, et dans l’incapacité de gérer son immense pays comme, avant lui, son avant-dernier prédécesseur, Umaru Musa Yar-Adua, décédé en cours de mandat des suites d’une longue maladie restée mystérieuse. De plus, la critique de sa frugalité appliquée à la vie économique était particulièrement répandue dans les milieux d’affaires, qui se lamentaient avec une formule maintes fois entendue : « l’argent ne circule plus » !
En 2015, face à Goodluck Jonathan qui briguait un second mandat, The Economist, journal d’opinion et chantre du libéralisme anglo-saxon, avait pourtant appelé à voter pour Muhammadu Buhari, présenté comme fiable au moins pour une « cause majeure », la lutte contre la corruption, endémique au Nigéria. À l’approche du scrutin de février 2019, la tonalité n’était plus la même dans les gazettes britanniques qui relayaient amplement les frustrations des opérateurs économiques, soumis à la diète par une politique de la bourse serrée et portant tous leurs espoirs sur une alternance avec Atiku Abubakar, le principal challenger de Buhari, un millionnaire carrément sulfureux.
Enfin, la campagne électorale a vu se constituer des alliances aussi improbables que spectaculaires contre le régime en place. C’est ainsi que l’on a pu assister à la réconciliation très médiatique de l’influent Olusegun Obasanjo avec son ennemi juré Atiku Abubakar. L’ex-président, un général défroqué, est considéré comme le père de la démocratie nigériane pour avoir accepté de remettre le pouvoir aux civils par les urnes en 1979, après une succession de régimes militaires. Vingt ans plus tard, il sera lui-même élu président et fera deux mandats.
Dans son autobiographie à succès, My Watch, parue en 2014, Obasanjo n’avait pas eu de mots assez durs pour brocarder son ancien vice-président Abubakar, fustigeant « sa propension à la corruption, son penchant pour la déloyauté, son incapacité à dire la vérité et à s’y conformer, sa crédulité envers les marabouts, la faiblesse de son jugement, sa confiance absolue dans les vertus de l’argent pour acheter ce qu’il veut obtenir dans tous les domaines, son empressement à sacrifier la morale, l’intégrité, le sens de la vérité et de l’intérêt national à des fins purement égoïstes » ! Un vertigineux réquisitoire qu’il soutenait encore en septembre dernier, enfonçant même le clou par une sentence que la presse nigériane a beaucoup repris : « Je ne lui pardonnerai jamais ! Et s’il m’arrivait de le faire, c’est Dieu lui-même qui ne me le pardonnerait pas »… C’est donc un public estomaqué qui a assisté devant le petit écran, quelques semaines avant la présidentielle, à une scène surréaliste : les pompeuses retrouvailles entre les deux ennemis, suivies d’un engagement très actif d’Obasanjo dans la campagne d’Abubakar. Le revirement d’un tel leader du sud contre le président Buhari, notable nordiste qu’il avait contribué à faire élire en 2015, ne pouvait nullement apparaître de bon augure pour ce dernier.
Pourtant, au sortir des urnes, les chiffres ont raconté une tout autre histoire. Par une avance de quatre millions de voix en sa faveur, le président sortant a été réélu : 56 % contre 34 % pour Abubakar. Pourquoi donc encore Buhari en 2019 ? Malgré les contestations des perdants pour fraude présumée, cette victoire pourrait avoir d’autres explications.
L’atout le plus visible de Buhari est d’abord démographique. Le nord du pays, notoirement plus peuplé que sa moitié sud, a globalement fait bloc pour un de ses ressortissants. On ne peut pas remporter l’élection présidentielle sans gagner à Lagos, capitale économique, ou à Kano, la « capitale » du nord, la plus peuplée du pays, dit l’adage. Originaire de Katsina, État fédéral voisin de celui de Kano, le président sortant savait pouvoir compter sur un bassin électoral représentant d’emblée 40 % du total des suffrages. La motivation régionaliste pouvait également se nourrir des résultats de la lutte contre Boko Haram, sévissant essentiellement dans les États du nord.
Dans une perspective africaine, d’autres considérations apparaissent néanmoins plus substantielles. On peut penser que les électeurs de Buhari ont aussi validé une vision plus autocentrée de l’économie nationale, restreignant les importations au profit d’une industrie locale naissante, mais malmenée par les différents régimes. Pour ses partisans, Buhari a bien raison de favoriser la production locale d’engrais, longtemps abandonnée par des autorités qui préféraient encaisser des commissions sur des importations de mauvaise qualité. L’attention accordée de nouveau à l’agriculture et l’agro-industrie – qui se souvient encore que le Nigéria fabriquait des pneus pour Dunlop et Michelin sur de vastes champs d’hévéas ? – est appréciée, sauf par les importateurs contrariés de lits en bois et de cure-dents, dans un pays producteur de bois. Quant au secteur pétrolier, outre d’être au cœur des réseaux de corruption et incapable de couvrir la consommation locale en carburant, il a été repris en main par un gouvernement qui fait grincer bien des dents par sa sévérité, tout en suscitant beaucoup d’espoir au sein de la population. C’est un son de cloche différent qui émane néanmoins de certaines chancelleries occidentales avec lesquelles les incidents ont fleuri. Aux accusations de protectionnisme « anti-business », l’équipe de Buhari a répondu par une question dans la presse : « Nos amis étrangers ne comprennent pas les enjeux pour notre pays ou souhaitent-ils simplement notre échec ? »
Quant à la fameuse lutte contre la corruption, « marqueur » du régime, elle a certainement pesé dans un pays qui en est venu à symboliser les pires dérives de la gabegie. Pour les Nigérians, le match se jouait entre un « millionnaire véreux » et un homme austère – sans doute trop, mais finalement plus rassurant –, réputé ne pas accorder ni réclamer de passe-droits... Le retournement contre lui d’Olusegun Obasanjo serait une conséquence de cette austérité, indiquent plusieurs journaux, qui ne manquent cependant pas de relever la clémence, voire les avantages dont bénéficient en fait certains proches du président, tandis que la rigueur de la loi s’abat sans faiblir sur ses adversaires politiques. Malgré les écueils, le principal facteur de soutien à Buhari semble donc être sa volonté affichée de reconquérir des pans de souveraineté économique, tant en interne qu’à l’extérieur. Son opposition décisive au projet de Zone de libre échange continentale (ZLEC), lancé en grande pompe par l’Union africaine l’an dernier, a été saluée par les milieux d’affaires locaux comme une saine mesure de protection du marché africain en général, et nigérian en particulier.
Pour Buhari, surnommé « Baba go slow » (le « papy qui lambine »), une prudence de bon aloi ne devra plus empêcher l’accélération des mesures de relance tant attendues.

* Éditorialiste, productrice TV, MRB-Networks.com