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Au Congo, ma petite entreprise connaît-elle la crise ?

Créer et faire vivre une entreprise au Congo est encore un chemin de croix. Très peu de jeunes patrons y parviennent. Mais l’espoir est permis, au regard des mesures prises par l’État pour améliorer le climat des affaires dans le pays.

Par Arsène Severin - Photo : Shutterstock

Au lieu de postuler à la Fonction publique, les jeunes peuvent transformer leur vie et celle de leurs compatriotes juste avec une petite idée », affirme, convaincu, Bruno Jean Richard Itoua, ministre de la Recherche scientifique et de l’Innovation technologique. Yvon Kaba, 31 ans, est son propre patron depuis trois ans, à la tête de Healthy Environment, son entreprise qui pèse aujourd’hui 200 millions de francs CFA de chiffre d’affaires, après avoir démarré avec 5 millions. Le jeune patron a percé là où de nombreux Congolais n’ont pas osé aller : le nettoyage et l’assainissement. Il fait également du recyclage. Yvon Kaba compte 1 500 clients, dont 60 % sont des entreprises de la capitale. « Je suis vraiment fier de créer de la valeur ajoutée et de l’emploi dans mon pays », se réjouit-il, projetant dans cinq ans obtenir un chiffre d’affaires de 4 milliards de francs CFA. À 28 ans, Vérone Mankou (cf. Cap Éco Africa n° 1), fort de son succès en high-tech, n’hésite plus à s’afficher comme le « Steve Jobs » de Brazzaville. Après avoir créé la tablette tactile Way-C, il s’est lancé dans les téléphones portables. Son premier smartphone Elikia s’est vendu comme des petits pains. Fait rare, il a bénéficié de financements de l’État pour ses inventions. VMK, son entreprise, prospère et donne du travail aux jeunes du pays en proie à un chômage qui avoisine les 40 %, selon l’Office national de l’emploi et de la main-d’œuvre (Onemo). Quant à Gildas Kivoudi, il a lancé depuis cinq ans une Très petite entreprise (TPE) de lavage de voitures à Ouenzé, un quartier de Brazzaville. Le secteur y est peu professionnalisé, et une voiture lavée revient au minimum à 500 francs CFA. Aujourd’hui âgé de 37 ans, Gildas Kivoudi est à la tête d’une chaîne de quatre sites de lavage et de gardiennage de voitures, et son chiffre d’affaires s’élève à 25 millions de francs CFA. « Cela n’a pas été facile, mais là, je m’en sors bien », indique-t-il. Le succès de Yvon Kaba, Vérone Mankou et Gildas Kivoudi relève cependant de l’extraordinaire dans un environnement où le climat des affaires est très difficile. « Personne ne fait confiance aux jeunes. Surtout quand vous commencez avec rien, vous ne bénéficiez même pas de l’attention d’une banque », regrette Yvon Kaba. Créer une entreprise au Congo est un calvaire. Les procédures administratives au Centre de formalités des entreprises (CFE) sont lentes. Officiellement, pour lancer une TPE, il faut 100 000 francs CFA de taxe, sans compter les autres frais liés à la collecte de documents ; « 100 000 francs, c’est trop pour un jeune développeur, affirme Vérone Mankou. Et c’est ce qui décourage. Moi, j’ai eu la chance d’être soutenu par l’État, ce qui est rare au Congo. » Il envisage aujourd’hui de créer un fonds d’investissement pour aider les jeunes entrepreneurs de son pays.


Les banques n’accompagnent pas suffisamment

Selon une étude de la Banque africaine de développement (BAD) réalisée en 2010, 84,2 % des financements d’entreprises congolaises viennent de fonds propres. Assises sur environ 700 milliards de francs CFA de surliquidité, les banques ne participent qu’à hauteur de 3,4 %, le reste venant d’aides institutionnelles ! Selon la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), les crédits octroyés aux clients en 2011 ne dépassaient pas les 200 milliards de francs CFA. Tséngué-Tséngué, patron d’une rare entreprise innovante de construction mécanique à Brazzaville, n’a pas pu conclure un projet de construction de cinq bateaux, faute de financements. Il lui manquait 30 millions de francs CFA, selon le Forum des jeunes entreprises du Congo, organisme privé accompagnant les petites structures. « Il y a peu de possibilités de soutenir de telles entreprises au Congo. Les banques ne suivent pas et il faut de lourds investissements », déplore Tséngué-Tsengué, par ailleurs directeur général de Challenge Futura. Il a aussi été lauréat en 2014 du prix Titans-Building Nations Awards : « Ce prix m’a été remis pour mon courage d’évoluer dans un environnement difficile. Faire vivre une entreprise au Congo relève du chemin de croix, avec la flopée de taxes et de contraintes diverses. » Les banquiers, eux, ne manquent pas d’arguments pour justifier leur attitude. « Une entreprise qui ne fournit pas assez de garanties, je ne vois pas comment financer son projet. Les PME doivent convaincre la banque par des garanties », indique Gervais Bouiti Viaudo, président de l’Association congolaise des banques (ACB). Les établissements financiers appliquent des taux d’intérêt de 5 %, moins compétitifs que les 2,5 % demandés en Europe, par exemple. Pour l’analyste économique Jean-Pierre Banzouzi, les banques sont « très peu présentes dans le financement des TPE, qui pourtant foisonnent au Congo ». Il dénonce les conditions de prêts des Mutuelles congolaises d’épargne et de crédit (Mucodec), qui exigent au moins 30 % du mandant sollicité. « Mais où le petit artisan trouvera-t-il cet argent ? », s’interroge-t-il. D’après le classement Doing Business de la Banque mondiale, le climat des affaires est morose au Congo, qui arrive en 183e place sur 185 pays en 2013, contre la 181e place en 2012. Un jugement sévère, qui a été pris comme un coup de semonce par les autorités. Selon une étude du CFE effectuée en 2012, seules 590 (!) entreprises formelles ont été créées au Congo, dont 40 % dans le commerce ; 36 000 autres, classées TPE, exercent de façon informelle. Pour le directeur général de Promotion du secteur privé, Jean Pinda Niangoula, il faut encourager ces dernières « à se formaliser ». Le président Denis Sassou N’Guesso, à la tête du Haut Conseil du dialogue public-privé, a signé en 2014 des décrets pour alléger les procédures trop lourdes de créations d’entreprises. À sa suite, les ministres de l’Intérieur et de la Défense ont demandé à ce que soient levées toutes les barrières de contrôle concernant les marchandises circulant à l’intérieur du territoire. Des dispositions malheureusement bien souvent bafouées par les agents de l’État, attirés par le gain facile et corrompus.
Au ministère des Finances, la taxe à l’enregistrement des entreprises a été supprimée, alors que l’impôt sur les sociétés est passé de 38 à 30 %, selon la loi de finances de 2014. La charte des investissements au Congo prévoit l’absence de TVA sur les productions exportées. C’est dans ce contexte qu’a été mise en place l’Agence pour la promotion des investissements (API), qui a démarré ses activités en juillet 2014. Par ailleurs, l’État, par le biais de la société de microfinance Sofide, a pu accorder des crédits de l’ordre de 45 millions de francs CFA aux TPE.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 2