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Ordures ménagères : le défi de la collecte des ordures ménagères dans les villes congolaises

Sur 25 400 t de déchets produits à Brazzaville chaque jour, seulement 400 t sont effectivement ramassées. De ce fait, le marché non exploité est trusté par des coopératives de jeunes sans emploi. Enquête.

Par Arsène Séverin - Photo : © Sylvestre Nkouka

Tous les deux jours, Roch Koubemba, responsable de la Coopérative pour l’assainissement des villes du Congo (Cavico), passe collecter les ordures chez Bénédicte, à Moukoundzi Ngouaka, dans la commune de Makélékélé. Tous les déchets, solides ou plastiques, sont mis dans le même sac. Dans la rue de Bénédicte, d’autres ménages bénéficient des prestations de Roch Koubemba, moyennant un abonnement mensuel de 3 000 francs CFA. Grâce à un véhicule tricycle, Cavico débarrasse les parcelles des détritus. La Coopérative opère pour un réseau de plus d’un millier de foyers. À l’instar de Cavico, l’Association des jeunes contre l’insalubrité (AJI) collecte les immondices dans les rues de Ouenzé, cinquième arrondissement de la capitale. AJI emploie une vingtaine de jeunes, tous formés aux techniques de collecte et de traitement des déchets par l’ONG Agetip-Bénin. Munies des charrettes, des équipes d’AJI ratissent les terrains, ramassant les ordures pour un coût de 250 francs CFA la parcelle. « Nous ne pratiquons pas le deuxième volet qui concerne le traitement, faute de moyens », souligne Fabrice Mbenga, le coordonnateur de l’Association. Dans plusieurs endroits de la ville, des ordures trainent dans l’attente d’être enlevées. La fréquence de ramassage n’est pas régulière. Et quand les jeunes passent, ils font du porte-à-porte et emportent ce qu’ils peuvent. Tricycles, pousse-pousse, charrettes, brouettes, paniers… tous les moyens sont bons pour collecter les détritus dans les quartiers, faute d’un service public efficace. Certaines familles, faute d’argent, les enterrent ou les brûlent dans leurs parcelles. Chaque matin, sur les grandes artères, des « pousse-pousseurs » « en divagation » dans la ville cherchent où déposer leur récolte. Brazzaville compte trois décharges principales, ouvertes par la municipalité : celle de Moukondo, celle de Bacongo à Zanga dia Bangombe, et le ravin de Mouhoumi à Mfilou. Mais malheureusement, les collecteurs d’ordures déversent parfois les déchets dans n’importe quel coin de la ville. Les populations sont ainsi exposées aux maladies comme le paludisme et la typhoïde. La mairie a acquis une cinquantaine de véhicules pour faire face à la situation. Elle précise que l’État apporte 20 millions de francs CFA de subvention mensuelle à chacun des neuf arrondissements de la capitale pour évacuer les détritus extraits des marchés et des ménages. La filière attire beaucoup d’entrepreneurs, et longtemps, ces ramasseurs ont soulagé les habitants de Brazzaville et de Pointe-Noire, les deux principales villes du pays. Mais ils ne parviennent plus à résoudre le problème, qui nécessite aujourd’hui d’employer de grands moyens. Leur action se révèle progressivement n’être plus qu’une goutte d’eau dans la mer. Dans les autres agglomérations comme Dolisie, Ouesso et Nkayi, les populations doivent trouver des solutions pour évacuer leurs ordures. Les initiatives individuelles, souvent mal cadrées, priment.


Les expériences du passé n’ont pas servi

Les Brazzavillois se souviennent des gros camions orange appartenant à la société Socema, il y a une vingtaine d’années. À l’époque, a société avait installé des bacs à ordures dans les marchés et le long des artères principales. Ses véhicules faisaient également le ramassage de parcelle en parcelle. À la fin des années 1990, l’Union européenne (UE) finança un projet, Pro-Brazza, pour collecter et traiter les détritus des ménages à Brazzaville. L’expérience n’a pas fait long feu. Les autorités municipales ont expliqué que l’incompétence technique des animateurs du programme avait précipité la faillite de la société. Avant cela, c’était l’entreprise Avobra qui avait été portée par la mairie, déjà avec des fonds de l’UE. Ce projet donna naissance à une quinzaine de décharges alimentant deux centres de traitement de déchets, à Talangaï et au campus I de l’université Marien-Ngouabi. Avobra mobilisa 280 jeunes comme salariés. Mais l’expérience tourna vite court, faute d’une expertise adéquate. Et le problème est resté le même : aucune étude sérieuse pour cerner les besoins. Les données ont changé à Brazzaville. Les problèmes d’assainissement aussi. De 585 812 ménages en 1984, on est passé à 1 359 445 en 2012, soit environ 35 % des ménages du Congo, selon la Direction générale de la population. La capitale, qui ne couvrait que 72 km2 en 1980, en compte 150 aujourd’hui. Depuis 2009, une initiative du ministère des Affaires sociales, le Projet d’appui à la réinsertion socio-économique des groupes défavorisés (Parsegd), forme et emploie 300 jeunes dans la collecte des déchets à Brazzaville. La première Aire de transit des ordures ménagères (ATOM) à avoir été ouverte est celle de Makélékélé, non loin du marché Total. Elle a coûté 47 millions de francs CFA, et fonctionne encore aujourd’hui. La seconde ATOM a été construite à Ouenzé. Soufflée par l’explosion du dépôt de munitions de Mpila en mars 2012, elle n’est plus opérationnelle. Elle a coûté 52 millions de francs CFA. Pour ces deux ATOM, c’est la mairie, grâce à ses importants moyens, qui assurait l’enlèvement des immondices. Dans le but d’externaliser les aires de stockage des détritus, le Parsegd a acquis pour le compte de la municipalité de Brazzaville 40 ha de terres à Lifoula, dans le district d’Ignié, à 45 km au nord de la ville. Paul Ganongo, le responsable de la communication du projet, explique que ce terrain va servir pendant 25 ans. Il sera entièrement aménagé et transformé en « une vraie industrie de traitement des déchets ». Coût de l’opération, 17 milliards de francs CFA.


Absence d’une politique claire

Brazzaville s’est engagée depuis des années à procéder à la collecte et au traitement des détritus ménagers. Une politique qui n’a cependant connu que des échecs. Ce qui explique le chaos actuel. Selon Vincent Loembet, un des experts de la filière à la mairie, « il faut tout laisser tomber et réaliser une vraie étude du problème ». Il ajoute dans son analyse que « la gestion des ordures est un dossier assez onéreux, donc il faut être précis ». Depuis quelques mois, la société Egis réalise une étude sur la question, financée à hauteur de 918 millions de francs CFA par l’Agence française de développement (AFD). L’étude intègre également la construction d’importants collecteurs pour le drainage des eaux des pluies vers le fleuve Congo. « Nous recevons ici des opérateurs de tout calibre avec des formules clés pour collecter et traiter les ordures à Brazzaville. Mais cela ne correspond pas à notre réalité. Exemple ? Pour produire de l’électricité, il faut assez d’ordures et je ne pense pas que nous en ayons assez », indique Vincent Loembet, lui-même ancien directeur de l’Environnement de la propriété de la ville. Avant qu’Egis soit mandatée, le Parsegd avait produit une première enquête débouchant sur un Plan directeur 2008-2017 de traitement des ordures à Brazzaville. Les conclusions étaient de construire 400 aires de transit de déchets dans la ville. Avec une usine de traitement à Lifoula, la capitale n’était plus censée avoir de soucis à se faire pendant une période de 25 ans. Sûr des résultats de son enquête, Paul Ganongo estime que la mairie tergiverse pour rien. « Tout le travail a déjà été fait. L’étude en cours ne permettra pas de réinventer la roue. Mais comme c’est fait par nous, des Congolais, personne n’a confiance », affirme-t-il avec amertume, car il sait que son travail ne sera pas pris en compte dans la prochaine politique de la mairie. L’étude du Parsegd a été financée par la Banque africaine de développement, qui a appuyé le projet à hauteur de 24 millions de dollars, et par l’État congolais, pour 7,5 millions de dollars. Elle combinait assainissement et lutte contre la pauvreté.

Des initiatives innovantes

La première initiative vient de Nkayi, une ville du sud-ouest de 71 000 habitants. La société Surya de Gustave Nkounkou s’occupe de 15 000 ménages. Pour ses activités de pré-collecte, de collecte et de transport de déchets hors de l’agglomération – 8 t par jours –, Surya emploie 150 personnes. Une quarantaine d’éboueurs vont dans chaque ménage où ils débarrassent, moyennant un forfait mensuel de 240 francs CFA, toutes les ordures. Avec un parc matériel composé de pousse-pousse, de camions, de motos, de brouettes et de 400 bacs à ordures, l’entreprise a réussi à contrôler les 11 quartiers de Nkayi. Elle a aménagé 30 ha à une dizaine de kilomètres du centre-ville pour traiter et enfouir les déchets. Gustave Nkounkou vise également leur traitement industriel. « Mais nous n’avons pas encore les financements nécessaires, estimés à 270 millions de francs CFA », révèle-t-il. Les prestations de Surya sont appréciées par la mairie, qui lui a confié en 2011 la gestion de la filière pour la somme de 8,6 millions de francs CFA. À Dolisie, la troisième ville du pays (85 000 habitants), un peu plus de 25 200 t d’ordures sont produites chaque année. En convention avec la mairie depuis 2012, l’Association secours alimentaire (ASA) trouve des solutions pour les collecter et les traiter. Les agriculteurs et les maraîchers de Dolisie sont les premiers clients, qui recyclent les immondices pour s’en servir de compost. Environ 5 000 ménages abonnés aux services d’ASA vivent aujourd’hui dans un environnement sain. Mais seulement 19 % de la population locale fait appel à un ramasseur agréé ; environ 50 % des déchets vont dans les décharges publiques, et 30 % sont brûlés à domicile. Bénéficiant d’un appui de l’ONG Groupe de recherche et d’étude technique (GRET), la mairie a construit trois ATOM. C’est le projet Promaiss, qui est planifié jusqu’en 2017. L’opération concerne directement 25 000 personnes dans cinq quartiers de la ville.


Les débuts dans le recyclage

À Brazzaville, des jeunes peu expérimentés mènent la filière de recyclage. L’association « Le Partenaire 381 » produit artisanalement des pavés avec les déchets en plastique et du sable. Basée à la Cité de 17, cette association, qui emploie cinq personnes, a une capacité de production de 20 à 25 m2 de pavés par semaine. Pas assez, au vu les commandes en attente, admet Stéphane Ntsikouloulou, le patron de la petite entreprise. Mais sa production orne aujourd’hui la cour du centre de santé du quartier Moussosso à Makélékélé. C’est avec 2 millions de francs CFA que « Le Partenaire 381 » a démarré ses activités. Aujourd’hui, la société attire de grands partenaires comme les Brasseries du Congo. Ce partenariat de 27 millions de francs CFA est par ailleurs une issue pour Brasco, productrice de jus en bouteilles plastiques, pour évacuer ses déchets solides. Le recyclage est également réalisé par six anciens étudiants regroupés au sein de l’Observatoire congolais du droit de l’environnement (OCDE). Avec un appui de 13 millions de francs CFA accordés par l’ambassade de France, ils ont pu collecter trois tonnes d’objets plastiques chez les ménages du quartier Makouzou, où s’est développée la phase pilote du projet. Un échantillon de ces pavés embellit actuellement le centre divisionnaire des impôts du quartier Nkombo, indique Bienvenu Parfait Matsala, le responsable de l’OCDE. Et de poursuivre : « Ces pavés ont une durée de vie d’un siècle et supportent le poids de gros engins. » n

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