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Le Gabon, cap sur l'émergence

Malgré la baisse des prix du pétrole, le Gabon prend son envol. Pour preuve, les projets de grands travaux se multiplient et une nouvelle classe de jeunes entrepreneurs redessine les contours du challenge économique.

Par Dimitri Friedman et Louis-Philippe Mbadinga - Photo: Comilog

On s’en doutait : le Gabon décolle. Sur les 54 pays que compte, le Gabon se classe comme la 15e économie émergente d’Afrique, 2e de la zone CFA après le Sénégal, loin devant le Cameroun et la Côte d’Ivoire. Mieux, le pays est 1er de la région CEEAC et de la sous-région Cemac. De quoi conforter la politique d’ouverture économique menée par le président Ali Bongo Ondimba depuis 2009.

On pourrait égrener les indices qui font du Gabon un bon élève : État de droit, parité hommes-femmes, Indice de développement humain (IDH), taux de formation et d’éducation, qualité des routes, pénétration de la téléphonie mobile, utilisation d’Internet, urbanisation, tissu bancaire, environnement des affaires… mais en définitive, ce qui signe le mieux le décollage du Gabon, c’est la consolidation d’une jeune classe moyenne de plus en plus avide de jouer un rôle dans le pays. La volonté politique du président Bongo engendre un véritable take-off économique, qui a déjà commencé et dont l’horizon est fixé à 2025. Elle repose sur la diversification et la libéralisation d’une économie encore trop largement dépendante des exportations pétrolières. Premier indice parlant d’un point de vue purement économique, la balance commerciale est excédentaire, selon le rapport du FMI en 2013. Le Gabon arrive en deuxième place en Afrique avec un peu plus de 12 % du PIB, juste derrière… la Libye. Une situation qui se comprend aisément en raison de la part du pétrole dans les exportations, et qui représente 83 % des recettes de l’État. Le reste est surtout constitué du manganèse (10 %) et du bois (3 %)

Malgré la baisse du prix du baril il y a des raisons d’être optimiste, car le pays est en train d’accroître sa diversification, et pousse à la transformation de ses matières premières sur place. Le rapport 2014 de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) indique que le Gabon est un des rares pays en Afrique centrale à disposer d’un agenda de transformation structurelle avec une vision à long terme. Exemple ? La fin de l’exportation des grumes (2010) devrait accélérer le développement de l’industrie du bois. Le pays possède 12,5 millions d’hectares de forêts exploitables, et les stocks actuels de bois s’élèvent à 400 millions de mètres cubes. L’industrie du bois est déjà le premier employeur du secteur privé avec 28 % de la population active. Autre exemple : le complexe métallurgique de Moanda constitue également un bon pari sur l’avenir. Achevé en décembre 2014, il a une capacité de production de 65 000 t pour le silicomanganèse. Le point intéressant concerne l’alliage de fer et de manganèse (ferromanganèse), qui devrait donner une valeur ajoutée à l’exploitation des deux métaux et dont la capacité de production devrait être de 20 000 t par an. Le pays est le deuxième en Afrique subsaharienne à posséder une telle capacité de transformation, derrière le géant Afrique du Sud. Avec, en prime, la création de 400 emplois.

Autre réalisation, la construction de la zone industrielle de Nkok (à 27 km de Libreville). Le groupe Olam Gabon développe directement ou avec d’autres entreprises, des activités de scierie, de transformation de ferraille, de production de ciment, de distribution d’essence, d’immobilier, de pâte à papier… Cela représente un investissement de 900 millions de dollars. Tous les investisseurs s’engagent dans la transformation des ressources naturelles, dont ce site est un des centres, bénéficieront d’avantages fiscaux et douaniers. Au rang desquels on trouve l’exonération totale de l’impôt sur les sociétés pendant dix ans, l’exonération totale des droits et taxes douanières pour l’importation des biens d’équipement et l’exportation des produits manufacturés, et, last but not least, une réduction de 50 % de la note d’électricité par rapport aux prix pratiqués à Libreville. Sans parler de la mise en place d’un guichet unique pour les formalités administratives. On ne peut pas dire que le gouvernement ne met pas la main à la pâte.

L’émergence d’une classe moyenne est un signe de prospérité économique, et une source de consommation. Il n’est pour s’en convaincre que d’aller faire un tour dans le centre commercial de Mbolo, où abondent les magasins de marque proposant vêtements, hi-fi, cosmétiques, produits gourmands ; ou bien de compter le nombre de 4 x 4 de luxe qui circulent en ville. Fin 2014, selon une étude de la BAD, en ce qui concerne l’ampleur de la population dont le revenu se situe entre 2,2 et 20 dollars par jour ­– soit environ de 1 000 à 10 000 francs CFA –, le Gabon arrive en tête avec 37,7 %, devant la Tunisie, l’Égypte, l’Angola, la Côte d’Ivoire et le Cameroun. Certes, le taux d’urbanisation (plus de 86 %) y est pour quelque chose mais la classe moyenne ne boude pas son plaisir. Un bémol, cependant à ce tableau idyllique : en 2013, un rapport commandé par la présidence et la Première dame au cabinet McKinsey annonçait quelques résultats mitigés, notamment concernant les 30 % de foyers économiquement faibles – c’est-à-dire disposant de moins de 80 000 francs CFA (123 euros) de revenus par mois, soit environ 5,33 dollars par jour. Il semble qu’un réel effort soit accompli dans les domaines du logement, de l’accès à l’eau et à l’électricité, de l’éducation, par le truchement de grands projets – tel celui de la ville nouvelle d’Angondjé – mis en œuvre par l’Agence nationale des grands travaux (ANGT).

Cet état d’esprit libéral – au sens anglo-saxon du terme – est d’ailleurs corroboré par le classement du think tank américain Heritage Foundation, qui observe que le Gabon est désormais au 104e rang mondial de l’index 2015 des Économies les plus libérales, avec un score de « liberté économique » en hausse de 1,6 point. Et le pays est 15e sur les 46 états d’Afrique subsaharienne, ce qui traduirait une amélioration de la libre circulation des capitaux, de la liberté fiscale et de la lutte contre la corruption, qui contrebalancerait la diminution des dépenses publiques (due à la baisse des revenus pétroliers, ndlr). »

1er en équipements de téléphonie mobile

C’est un fait, les pays d’Afrique francophone peinent à émerger en matière numérique. Seul le Gabon, qui ambitionne de devenir un acteur clé de l’économie numérique d’Afrique centrale aux côtés du Rwanda et de la Côte d’Ivoire, parvient à rattraper le Maghreb et l’Afrique australe lesquels occupent les premières places du classement. Le Gabon bénéficie déjà de la technologie 4G, et entend étendre l’Internet haut débit à tous les grands centres urbains, via la fibre optique. Le pays souhaite aussi se doter de la Télévision numérique terrestre (TNT). En matière d’équipement de téléphonie mobile, le Gabon occupe désormais la première place des États francophones de l’Afrique subsaharienne, avec plus de deux téléphones par habitant. Loin devant le Mali (6e) ou le Congo (13e). Le pays, peuplé d’un peu plus de 1,5 million d’habitants, compte quatre compagnies de téléphonie mobile. Ce développement accéléré orchestré autour de nouvelles technologies n’est pas étranger à la hausse du tourisme d’affaires, comme en témoigne le lieu de l’organisation annuelle du New York Forum Africa : Libreville.

Reste que des efforts sont encore à accomplir pour effacer quelques points noirs. Le taux d’électrification n’est que de 68,5 %, avec des disparités selon les régions. Même dans la capitale, les délestages sont quotidiens (mais brefs), et souvent liés aux intempéries. La production devrait croître de après la mise en marche du barrage de Grand Poubara situé sur le fleuve Ogooué, construit par le chinois Sinohydro, et qui doit desservir… l’usine de ferromanganèse de Moanda. Au niveau des transports, l’accent mis par l’État sur les infrastructures routières a permis la construction de 768 km de routes bitumées depuis 2010. Cependant le Gabon, qui compte 9 170 km de route, n’a que 1 055 km bitumés (11,5 %) et reste mal classé. Le gouvernement entend porter ce taux à 30 % d’ici à 2016 avec environ 3 600 km de plus.

Les efforts entrepris pour améliorer le climat des affaires vont-ils porter leurs fruits ? Classé 138e sur 189 pays par le Doing Business de la Banque mondiale en 2014, le Gabon a gagné 32 places par rapport à 2013. En fait, il reste des entraves. Le respect des lois et la promotion de l’État de droit présentent encore des faiblesses. Les audits organisés dans les secteurs des finances, des marchés publics, du pétrole et des mines devraient toutefois permettre d’insuffler une bonne dose de confiance aux investisseurs. Mieux, face à la baisse du prix du baril et pour juguler les effets négatifs de la récession qui l’accompagnent, le président de la République a demandé au gouvernement de mettre en œuvre un Pacte national d’ajustement pour la compétitivité.

Tout se passe comme si le Gabon émergent avait commencé par la technologie du futur, celle de la globalité, de la mondialisation, de la formation de ses élites à l’étranger, pour revenir, à la faveur de la contraction des prix internationaux de l’or noir, aux fondamentaux. Le pays dispose de nombreux atouts et opportunités pour les entreprises dans les domaines des BTP, de l’habitat, des industries de transformation, de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la pêche. Tout est désormais une question de temps, d’argent et surtout de bonne gouvernance.