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Joseph Kabila, un Président face à l’histoire

Les Congolais se demandent si le Président de la République, qui est à moins d’un an de la fin de son second mandat, partira ou non après 15 ans de règne. Dans les quelques discours qu’il a prononcés (sur le dialogue, l’état de la nation, et dans sa présentation des vœux) à la fin de l’année 2015, Joseph Kabila ne cite plus la Constitution.

Par Hugo Robert Mabiala - Photo : AFP - Gwenn Duborthomeu

En janvier 2001, à l’âge de 29 ans, Joseph Kabila est tombé comme un cheveu sur la soupe à la tête de la RDC, succédant à son père M’zée Laurent-Désiré Kabila, le tombeur du régime dictatorial du maréchal Mobutu, assassiné dans son bureau le 16 janvier de la même année. D’aucuns pensaient que le nouveau Président intérimaire n’avait aucune chance de faire long feu alors que le pays était dans une situation des plus complexes et divisé par les rebellions.

Sans aucune formation politique, sans expérience ni même talent d’orateur apparent, ce jeune révolutionnaire taciturne n’était en rien prédisposé à la réussite du défi de pacification et de démocratisation qui l’attendait. Mais au cours de la décennie, il en surprit plus d’un. Le moins que l’on puisse dire est que l’homme sait s’adapter et apprendre rapidement, sur le tas. À cet égard, sa sœur jumelle, la députée nationale Jaynet, dont la rigueur et le caractère rappellent ceux de son père, lui a été (et reste aujourd’hui encore) d’un grand soutien. « Le Président vénère sa sœur », confie un homme du sérail de Kabila.

En 2003, au sortir du dialogue intercongolais tenu au Sun City en Afrique du Sud, Joseph Kabila réussit à réunifier le pays en consentant à partager le pouvoir avec des belligérants, notamment Jean-Pierre Bemba, Azarias Ruberwa, Arthur Z’ahidi Ngoma et Abdoulaye Yerodia Ndombasi, pendant une transition de trois ans, sous la fameuse formule « 1+4 ». Il dirigera à partir de ce moment le pays avec quatre vice-présidents, dans une période de cohabitation extrêmement difficile que certains ont qualifiée de « non-État », où chaque vice-président faisait ce qui lui plaisait. Durant ces heures politiquement ardues, le Président Kabila a fait la démonstration d’un sens du compromis opérant. Cette transition va d’ailleurs déboucher en novembre 2006 sur son élection et sur les premières réformes démocratiques que la RDC ait connues après presque quatre décennies. Joseph Kabila remporta en effet le scrutin présidentiel organisé par la Commission électorale indépendante (CEI) au second tour, devançant Jean-Pierre Bemba du Mouvement de libération du Congo (MLC).

La grande réussite de Joseph Kabila

C’est peu dire que l’homme a aussi la baraka. Pour preuve, il a échappé à une tentative de coup d’État en mars 2004, et traversé un nombre incalculable de guerres et de troubles dans l’est du pays appuyés par des États voisins. On peut aussi lui reconnaître, entre autres mérites, d’avoir sorti la RDC des années de guerre en stabilisant plus ou moins le Nord-Kivu, avec la fin du M23 (bien qu’il y ait encore de petits groupes armés) qui était soutenu par le Rwanda, et d’avoir réussi la stabilisation du cadre macroéconomique. Cependant, la plus grande réussite de Joseph Kabila est sans doute d’avoir redonné au peuple congolais une culture démocratique, consacrant l’accession au pouvoir par la voie des urnes.

Sa réélection en 2011 (réduite à un seul tour) semble ne pas lui avoir suffi. Avec le temps, Joseph Kabila a pris de la carrure et son appétit du pouvoir semble avoir grossi en même temps. C’est un lutteur qui ne se laisse pas abattre, un politique averti et un homme prudent. En RDC particulièrement, l’opposition et une partie de la société civile sont obnubilées par l’éventualité d’une tentative de prolongement de son séjour à la présidence de la République au-delà du délai constitutionnel. Il y a même un mot pour désigner cela : le glissement. En théorie, ils n’ont pas tort. Mais le véritable danger est que depuis près de deux ans, les Congolais font une sorte de fixation sur ce possible glissement du mandat de Joseph Kabila, oubliant tout le reste de son œuvre politique. Comme si le temps s’était arrêté sur une question : partira ou partira pas ? Les observateurs de la vie politique, à la différence de ses opposants, n’ont cependant pas l’impression que tout ce qu’il a accompli est dérisoire.

Ça glisse déjà !

Il faut prendre un peu de recul afin de mieux appréhender la complexité de l’échiquier politique en RDC – complexité qui n’est pas du seul fait de la personnalité de l’actuel Président. Par exemple, après les élections présidentielle et législatives de 2011, le Parlement a décidé en 2013 de la suspension du processus électoral. Ainsi, la représentation du peuple a consacré le prolongement illégitime des mandats du Sénat, des assemblées provinciales et des gouverneurs. C’est le premier « glissement ». Curieusement, cela n’a jamais soulevé aucun débat dans la classe politique ni dans l’opinion. Pour tous, ce qui importe c’est 2016, comme si les autres élections étaient quantité négligeable. Certains observateurs soutiennent qu’en RDC, personne ne veut de ces élections. Ni la majorité présidentielle, ni l’opposition. Et le peuple, au milieu, se retrouve comme un pantin que chacun croit pouvoir manipuler comme il veut, ou au mieux un argument de marketing politique dans les discours des uns et des autres.

Autre exemple, le gouvernement qui en principe était censé commencer à préparer les élections au lendemain de la réélection de Joseph Kabila en 2011, dit aujourd’hui ne pas avoir les moyens financiers nécessaires pour le faire ! L’Assemblée nationale quant à elle, où se retrouvent opposition et pouvoir, tarde à produire des lois essentielles au processus électoral. En 2014, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) a remis sa feuille de route reprenant toutes les contraintes liées à l’organisation des élections, notamment la production par le Parlement d’un nouveau Code électoral. Cependant, il aura fallu attendre toute une année pour que les élus du peuple se penchent dessus, sans d’ailleurs y répondre totalement. L’opposition, elle, brille par ses caprices qui parfois donnent à croire à des manœuvres dilatoires. À ce jour, elle a déjà rejeté trois calendriers publiés par la CENI. Le dernier, le calendrier « global » réclamé par tous, communautés nationale et internationale, et publié le 12 février 2015, a été presque instinctivement refusé par l’opposition qui a même publié 24 heures après un « contre-calendrier ».

Élections à tout prix !

Tout cela semble jouer en faveur de Joseph Kabila, qui a bien choisi son moment pour le récent démembrement des provinces en juin 2015 (cf. article « Focus sur la décentralisation »), lesquelles sont passées de 11 à 26. Le processus électoral est bloqué. Dans l’opposition, particulièrement au Front citoyen 2016 – qui regroupe des organisations de la société civile et des opposants –, l’on réclame la publication dès janvier 2016 d’un calendrier « consensuel qui donne la priorité à des élections présidentielle et législatives dans les délais constitutionnels et qui soient conformes aux standards internationaux ». L’on demande par ailleurs « que le fichier électoral soit révisé, conformément aux recommandations de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) ». Ce qui peut paraître tout à fait légitime.

Cette révision du fichier électoral est une question importante pour la crédibilisation du processus. Selon le rapport d’audit de la mission de l’OIF, rendu public fin 2015, le corps électoral comprend un peu plus de 30,7 millions d’électeurs. La grosse faiblesse du fichier est qu’il n’inclut pas les 8,5 millions de jeunes ayant dépassé l’âge de 18 ans depuis 2011, pas plus qu’il n’exclut les 1,6 million de personnes décédées ! C’est dire la fiabilité de ce recensement… D’où la nécessité de réviser la loi qui prévoit que les élections provinciales, municipales et locales soient organisées sur la base de ce fichier périmé. À cela s’ajoute l’absence d’un registre d’état-civil. Pour le constituer, il faut un recensement à moyen ou long terme. Il faudra aussi tenir compte de la nouvelle cartographie administrative intégrant les provinces démembrées. Et si l’on ajoute à cela l’enrôlement tant réclamé de la diaspora, la crise électorale congolaise ressemble à un casse-tête chinois.

Étant donné la charge de travail qu’impose la révision du fichier électoral, celle-ci ne durera pas seulement une ou deux semaines comme le laisse entendre l’opposition. À en croire les experts de la CENI, l’enregistrement des nouveaux électeurs ayant atteint la majorité prendra plusieurs mois. Sans parler de la commande de matériel de recensement et électoral, en passant par sa réception, son conditionnement et sa distribution, jusqu’à la formation des agents, leur déploiement et l’opération électorale proprement dite. Quant à l’enregistrement des Congolais de la diaspora, il est encore plus complexe car la majorité d’entre eux vivent en situation d’irrégularité. Ce qui sous-entend une bonne dose de diplomatie vis-à-vis des pays d’accueil et un budget sensiblement plus élevé.

Des consultations en cascade

Obtenir un calendrier consensuel des élections, comme le réclame l’opposition, exige un cadre propice au consensus. Voilà qui présente le dialogue politique convoqué par Joseph Kabila comme un impératif pour obtenir un consensus national autour de l’avenir de ce processus. Ce dialogue, prévu au mois de janvier, est censé traiter du calendrier, de la sécurisation, du financement des élections et du rôle de la communauté internationale. Il apparaît comme une occasion pour les Congolais de faire preuve d’un sursaut de patriotisme discipliné, comme l’avancent les prélats de RDC qui ont enfin souscrit pleinement à l’appel au dialogue après le rappel à l’ordre du pape François pendant les festivités de Noël 2015. D’où une série de consultations des parties prenantes pour le bon déroulement de ces assisses, opérée par la CENI, avec les représentants des confessions religieuses et autres partis et groupements de citoyens afin de leur expliquer les difficultés techniques qu’elle rencontre, et ainsi leur donner à voir la nécessité d’un consensus politique afin qu’il y ait des élections dignes de ce nom, dans un climat de paix.

À l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) de l’opposant historique Étienne Tshisekedi, les avis sont partagés. Bruno Mavungu, secrétaire général du parti, et Bruno Tshibal, un des caciques du parti, y sont favorables, alors que Félix, le fils d’Étienne Tshisekedi, et certains combattants de l’UDPS y sont opposés. Le « Sphinx de Limete », Étienne Tshisekedi, âgé de 79 ans, ne sait donc plus où donner de la tête. Qu’à cela ne tienne : le maître des lieux, Joseph Kabila, a de plus en plus d’assurance quant à la tenue de ce dialogue politique inclusif, bien que la mise en place d’un comité préparatoire et la désignation d’un facilitateur (ou médiateur) piétinent encore.

Résultat, l’organisation des élections dans les délais constitutionnels est de moins en moins évidente. Joseph Kabila, en bon stratège, se voit virtuellement s’engager à nouveau au-delà de 2016. Seul bastion qui lui reste à prendre : le peuple. Mais même là, c’est le flou artistique. Rien ne prouve que cela entraînera un soulèvement populaire. D’autant que jusqu’à présent, l’armée fait allégeance à Joseph Kabila.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 5