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Agro-business en RDC, des parcs difficiles à vendre

Lancé en grande pompe par le Chef de l’État lui-même, le parc agro-industriel de Bukanga-Lonzo, projet pilote de la stratégie de relance de l’agriculture nationale, n’a pas encore attiré les investisseurs escomptés.

Par Dounia Ben Mohamed - Photo : AFP - Phil Moore

80 millions d’hectares de terres arables non exploitées dont 4 millions d’hectares de terres irrigables, 125 millions d’hectares de forêts tropicales, des ressources pastorales susceptibles de supporter environ 40 millions de bovins et des ressources halieutiques assurant un approvisionnement annuel d’environ 700 000 t de pêches marine et intérieure... ainsi en est-il du potentiel agricole de la RDC, en mesure de nourrir ses 73 millions d’habitants mais également les 250 millions d’âmes que compte la région ! Sauf que jusqu’à présent, loin d’atteindre l’autosuffisance alimentaire, la RDC importe chaque année pour 1,3 milliard de dollars de produits agricoles – résultat de la concurrence minière comme destination de l’investissement, et d’années d’absence, ou d’échec de politiques agricoles ambitieuses et attractives. Les budgets alloués au secteur n’avaient pas dépassé les 3 % depuis 2007. Ce qui n’est plus le cas depuis 2014 et le lancement d’un parc agro-industriel, premier d’une série de 26 destinés à doper le développement du pays et à mettre en valeur son immense potentiel.

Le parc agro-industriel de Bukanga-Lonzo, un investissement de 83 millions de dollars

Sur 75 000 ha, le site de Bukanga-Lonzo, construit à environ 220 km à l’est de Kinshasa entre les rivières Kwango et Lonzo, et inauguré par le Chef de l’État en juillet 2014, ne manque pas d’atouts : terre arable à fort rendement, disponibilité en eau et facilité d’irrigation, proximité avec la ville de Kinshasa qui constitue un débouché commercial de plus de 10 millions de personnes... Le gouvernement a investi 83 millions de dollars pour réhabiliter la zone, administrée par une entreprise mixte, la Société des parcs agro-industriels (Sopagri), et gérée par le sud-africain Africom.

Dès le printemps 2015, les premières récoltes de maïs sont apparues, avec un rendement de 4 t à l’hectare ; 10 000 ha devaient être mis en valeur la première année, 50 000 à terme, avec plus de 10 000 personnes formées et employées. Une main-d’œuvre recrutée en majorité localement, alors que la région du Bandundu affiche près de 90 % de chômage, les industries ayant disparu depuis les années soixante. La deuxième phase de mise en œuvre prévoit l’élevage de poulets, porcs et poissons, ainsi que la production d’œufs et de lait. Et pour assurer l’écoulement des produits, la construction du marché de gros international de Kinshasa, conçu sur le modèle de Rungis en France, est en cours, dans la commune de Maluku.

Dans l’ensemble du pays, 26 parcs agro-industriels d’ici 2020

À terme, 25 parcs de même profil doivent s’implanter sur l’ensemble du territoire national d’ici 2020, dans l’objectif de créer une dynamique de croissance durable, de limiter la vulnérabilité d’une économie dépendante des ressources naturelles et des fluctuations du marché international, et d’atteindre, in fine, la croissance inclusive tant espérée. Le fruit d’une stratégie définie par John M. Ulimwengu, PhD, chercheur à l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (Ifpri) à Washington et conseiller principal du Premier ministre Augustin Matata Ponyo en matière d’agriculture et de développement rural. « L’une des raisons qui ont poussé le gouvernement actuel à faire de l’agriculture la priorité des priorités, au-delà des slogans, c’est qu’en dépit de la forte croissance que connaît le pays depuis une dizaine d’années, on ne voit pas d’impact au niveau de la réduction de la pauvreté et de la sécurité alimentaire. En termes de coût de produits importés, chaque année la facture augmente : 1,2 milliard de dollars l’année dernière, cette année 1,3 à 1,4 milliard. Si on ne prend pas garde, on va arriver à 2 milliards. Et après avoir analysé les précédentes politiques agricoles, on s’est rendu compte de la limite de l’aide directe aux petits fermiers. C’est ainsi que l’idée des parcs agro-industriels a mûri : des sites sur lesquels on concentre toutes les activités sur la chaîne de valeur agricole, de l’accès aux intrants à la production, la transformation, l’emballage et la distribution », plaide-t-il.

Sur des sites de 5 000 à 100 000 ha, l’État construit les infrastructures et les aménagements nécessaires avant que des sociétés privées ne viennent s’implanter et exploiter la zone, à travers des partenariats public-privé, apportant par la même occasion leur expertise et leur savoir-faire aux petits producteurs regroupés en coopérative. John M. Ulimwengu ajoute que le secteur de l’agriculture est à même aujourd’hui d’assurer l’« inclusivité » de la croissance économique du pays, où les effets de la croissance n’ont toujours pas été ressentis au niveau de la population. « Là, on crée cette fameuse classe moyenne congolaise dont tout le monde parle et que l’agriculture peut nous offrir. »

Ce programme a obtenu le soutien de la Banque mondiale et de la Société financière internationale (SFI). « Le Premier ministre nous a expliqué ce projet de développement de parc agro-industriel, qui va être étendu de 22 à 26 sites, et la Banque mondiale et la SFI sont prêtes à apporter leur appui en fonction des besoins du gouvernement et apporter l’expertise nécessaire pour développer ce secteur important, indique la directrice générale de la Banque mondiale, Sri Mulayani Indrawati. Si vous regardez dans le potentiel du pays, vous remarquerez qu’il y a d’énormes possibilités pour que ce pays se développe. Mais le projet de parc agro-industriel représente un immense potentiel parce qu’il aborde un autre secteur : l’agriculture, dont dépend la grande majorité de la population. » Et de préciser : « Il est important d’améliorer d’abord les cadres des politiques, pas seulement en ajoutant beaucoup d’argent au secteur mais surtout en s’assurant que les politiques sont bien ficelées, de sorte que les productions qui ressortent de ce secteur soient écoulées sur un marché. Pour cela, il faut étudier tout ce système. »

Un environnement juridique pas encore prêt

D’où l’importance du parc de Bukanga-Lonzo que le Premier ministre, mué en véritable VRP, n’a pas hésité à aller vendre lui-même en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne, et jusqu’aux États-Unis. Des investisseurs américains étaient intéressés, a-t-on indiqué, et les premiers partenariats public-privé devaient être conclus avec des leaders mondiaux de l’agriculture, à même de faire jouer leur expertise et valoriser le potentiel agricole congolais. Reste que jusqu’à présent, rien n’est en vue à l’horizon. « Tout cela est encore nouveau, rassure-t-on du côté de la Primature. Il fallait au préalable mettre les infrastructures nécessaires, aménager les routes, amener l’électricité... » Ce qui est aujourd’hui chose faite. Mais toujours pas d’investisseurs – pas même les opérateurs locaux. Sans doute en partie parce que la loi sur les partenariats public-privé n’a pas encore été votée. « C’est en cours, mais il est vrai que les choses ont traîné à ce niveau-là », admet un proche des services du Premier ministre. En cause, l’administration « pas encore au fait, il a fallu bousculer les choses ». Et d’ajouter : « L’autre problème, au niveau intérieur, est qu’on n’a pas de vrais investisseurs dans le secteur agricole. Beaucoup ont fait leur fortune sur les importations alimentaires. Une initiative comme celle-ci n’est pas forcément la bienvenue. » « 80 000 ha ! Que voulez-vous qu’un entrepreneur local puisse faire dans des projets si importants ?», rétorque l’un d’eux, présent dans le secteur de l’agro-industrie.

La question foncière est un autre problème en suspens, même si la RDC devrait bientôt être dotée d’une loi sur l’harmonisation du secteur agricole dans laquelle, selon certaines sources, l’État pourrait revenir sur une de ses dispositions qui impose une majorité de 51 % pour l’État et/ou les nationaux dans les parts sociales ou les actions selon le type de société. En somme, même si le projet est louable, il aurait été lancé trop tôt, l’environnement nécessaire à son développement n’étant pas prêt. En attendant, le secteur agricole devrait prendre, dans l’actuelle loi de finances 2016, près de 10 % du budget national. De quoi lancer entre autres l’extension des parcs agro-industriels. Les études techniques ont déjà été initiées pour certains d’entre eux.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 5