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Entretien avec Son excellence le Dr Basile Atangana Kouna, Ministre de l’Eau et de l’Énergie

L’homme de confiance du Président Paul Biya dans la bataille de l’eau et de l’énergie est en train de gagner son pari : mener à bien la stratégie des grands chantiers dans ce domaine vital pour le Cameroun.

Propos recueillis par Aristide Foé - Photo : MINEE


CAP ÉCO Africa : Excellence, Monsieur le Ministre, le Chef de l’État, SEM Paul Biya, a décidé en 2015 de mettre en place un Plan d’urgence triennal. Quelle est la feuille de route du ministère de l’Eau et de l’Énergie en cette année 2016 pour contribuer à ce Plan ?

Basile Atangana Kouna : Je vous remercie tout d’abord pour l’opportunité que vous me donnez de pouvoir apporter quelques éclairages sur certains points du secteur relevant de ma compétence.
Vous savez, la feuille de route est un tableau de bord qui détermine les actions prioritaires d’un ministère au cours de l’année, les moyens et le calendrier de leur réalisation, ainsi que la ou les cibles à atteindre. Pour le ministère de l’Eau et de l’Énergie, l’un des programmes majeurs de la feuille de route est incontestablement le Plan d’urgence triennal pour la croissance économique, décidé par le Chef de l’État. Dans le cadre de ce Plan d’urgence, mon Département ministériel met en œuvre plusieurs projets, tant dans le domaine de l’eau que dans celui de l’électricité.
Ainsi dans le domaine de l’eau, une 1re phase de construction de 900 forages dans 9 régions et de 19 mini-Adductions en eau potable (AEP) dans la région du Nord-Ouest est en cours d’exécution. À ce jour, tous les marchés ont été signés et la plupart des projets y relatifs sont en train d’être exécutés.
La 2e phase prévoit la réalisation de 3 000 forages, la construction de 6 retenues d’eau dans les 3 régions septentrionales (à savoir l’Adamaoua, le Nord et l’Extrême-Nord), ainsi que la construction de 30 AEP dans les 10 régions du Cameroun.
Il convient de relever qu’en dehors des travaux des régions de l’Est et du Nord, qui n’ont pas encore commencé, ceux des autres régions sont en cours.
Dans le domaine de l’électricité, il est prévu de financer la construction du barrage hydroélectrique de Bini à Warak et le renforcement du réseau de transport de l’électricité, notamment la construction des lignes Édéa-Douala et Edéa-Yaoundé.
L’objectif de la construction de ces lignes est d’évacuer l’énergie électrique des centres de production vers les grands centres de consommation, de rendre plus souple l’exploitation du réseau électrique actuel, et enfin de soulager les postes de transformation d’énergie électrique (postes sources) en situation de surcharge.
Ainsi, pour le projet de construction de la ligne de transport d’électricité entre Édéa et Douala ainsi que pour le renforcement et la stabilisation du réseau électrique de la ville de Douala, il va falloir construire deux lignes de transport électrique de tension 225 kV entre Mangombé et Logbessou (région du Littoral), avec un passage dans le poste de Ngodi Bakoko et entre Logbessou et Bekoko, et construire également de nouveaux postes et des extensions des autres postes dans la ville de Douala.
Entre Édéa et Yaoundé, il s’agira de la construction d’une ligne de transport électrique de tension 400 kV entre Mangombé et Yaoundé, de la boucle électrique de la ville de Yaoundé en tensions 225 kV et 90 kV, ainsi que de la construction de postes de transformation électrique neufs et l’aménagement ou l’extension des autres postes dans la ville.
S’agissant de l’aménagement hydroélectrique de Bini à Warak, le Président de la République a signé le 15 janvier dernier un décret habilitant le ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire à signer un accord de financement d’un montant de 181,8 milliards de francs CFA.

Le Cameroun se positionne activement dans les énergies renouvelables, notamment avec la création d’une Agence nationale des énergies renouvelables. Quels sont les chantiers prévus ou en cours ?

À l’observation du champ énergétique de notre pays, le constat qui se dégage est que la principale source utilisée jusque-là est l’hydroélectricité – et dans une moindre mesure le gaz. Mais l’option prise désormais est de compléter le dispositif par le développement de mini-centrales, et surtout par la valorisation des sources d’énergies renouvelables, pour lesquelles notre pays dispose de potentialités réelles et qui sont moins coûteuses, plus respectueuses de l’environnement, et pourraient permettre de desservir plus facilement que les grandes centrales hydroélectriques les localités éloignées. Malheureusement, comme vous l’avez relevé, ces sources d’énergie très abondantes, dont l’énergie solaire, sont quasiment inexploitées.
Toutefois, à travers le décret n° 2012/501 du 7 novembre 2012 portant organisation du ministère de l’Eau et de l’Énergie, le Chef de l’État, SEM Paul Biya, a concrétisé sa ferme volonté de promouvoir les énergies renouvelables par la création d’une Direction des énergies renouvelables et de la maîtrise de l’énergie.
La stratégie gouvernementale de promotion et de développement des énergies renouvelables consiste pour l’heure en l’amélioration du cadre légal et réglementaire, au renforcement des moyens logistiques de suivi de projets en la matière, en la prospection et l’évaluation desdites ressources, etc.
Dans le domaine solaire en particulier, des ouvrages d’électrification ou d’éclairage public ont été construits dans plusieurs localités en 2014, et pour l’exercice 2015, 590 millions de francs CFA ont été consacrés à la construction de 5 centres solaires. Mais l’avancée la plus significative a été la signature avec la société Huawei de la convention de financement pour l’électrification de 166 localités, dans le cadre de la 1re phase du projet d’électrification solaire de 1 000 localités dans les 10 régions du Cameroun. Un projet pilote a été réalisé avec succès à Mvomeka’a.
S’agissant du projet de création d’une Agence nationale des énergies renouvelables dont vous faites état, je tiens à préciser que la procédure suit son cours et est suffisamment avancée.
En tout état de cause, nous poursuivons la promotion et le développement des énergies propres. C’est dans cette perspective qu’un Plan de développement des énergies renouvelables (PDER) est en cours de finalisation.

Dans le cadre du Programme prioritaire de préparation des Coupes d’Afrique des nations (CAN) 2016 et 2019, que le Cameroun devra abriter, pouvez-vous établir un état des lieux de l’avancée de l’exécution des trois grands chantiers du secteur de l’énergie que sont le barrage de Lom Pangar, l’aménagement hydroélectrique de Memve’ele et la centrale hydroélectrique de Mékin ?

Avant de faire le point des grands projets que vous évoquez, permettez-moi de vous faire observer que, pour garantir le bon déroulement des CAN de football féminine et masculine respectivement en 2016 et 2019, le gouvernement s’est engagé à mettre en place des infrastructures répondant aux critères et normes exigés par les instances dirigeantes du football continental. C’est ainsi que des travaux de réalisation de nouvelles infrastructures sportives et de réhabilitation de celles existantes ont été engagés. C’est dans ce cadre que le ministère de l’Eau et de l’Énergie a reçu la charge de procéder aux raccordements des différents stades devant abriter les rencontres desdites compétitions aux réseaux d’eau et d’électricité.
Ainsi, dans le cadre de l’approvisionnement en eau potable et en électricité des infrastructures sportives pour les CAN 2016 et 2019, la Camwater et ENEO ont signé des conventions de partenariat avec le ministère en charge du Sport pour la réalisation d’un certain nombre de prestations. Les travaux avancent bien sur le terrain.
Voici le détail des trois grands projets que vous avez évoqués.
Les travaux de construction du barrage-réservoir de Lom Pangar, d’une capacité utile de 6 milliards de mètres cubes, associé à une usine de pied de 30 MW et à une ligne de transport de 90 kV, sont suffisamment avancés, soit au-delà de 90 %. La mise en eau partielle dudit barrage a eu lieu en septembre 2015 et a permis de stocker près de 3 milliards de mètres cubes d’eau, lesquels contribuent à mieux faire face à l’étiage de l’année 2016 (janvier-juin) et à garantir une puissance hydraulique additionnelle de l’ordre de 70 MW à Édéa et à Song loulou. L’entrée en fonction du barrage de Lom Pangar a permis aux autres barrages-réservoirs (Bamendjin, Mbakaou et Mapé) d’accumuler un peu plus d’eau, laquelle pourra être relâchée à tout moment pour répondre à la demande en énergie électrique dans le Réseau interconnecté sud (RIS). En tout état de cause, les travaux seront livrés dans les délais contractuels pour une mise en eau définitive avant la fin de l’année 2016.
S’agissant de la construction d’un aménagement hydroélectrique de Memve’ele sur le fleuve Ntem, d’une capacité de 211 MW, associé à une ligne de transport d’énergie de 225 kV et à des postes, elle est presque en phase terminale, avec un taux de réalisation au-delà de 80 %. Sur le terrain, tout se déroule conformément au cahier des charges, selon le chronogramme établi. La mise en service de la turbine devant produire les 52 premiers mégawatts est prévue en septembre 2016, pour une mise en service définitive de l’ensemble de l’ouvrage en 2017.
Quant à la centrale hydroélectrique de Mékin sur le fleuve Dja, d’une capacité de 15 MW, le premier groupe de 5 MW a été techniquement mis en service le 23 décembre 2015, marquant ainsi l’entrée en production de ladite centrale. Cette étape marque l’achèvement de certaines composantes du projet, à savoir la turbine de 5 MW, le poste élévateur, le poste abaisseur de Ndjom Yekombo qui sert de station d’interconnexion au RIS, et la ligne d’évacuation d’énergie. Les travaux de cette centrale sont réalisés à plus de 80 % pour une mise en service définitive attendue avant fin 2016.

Les prestations d’ENEO dans le secteur de l’énergie répondent-elles aux attentes des pouvoirs publics ? La Société nationale de transport d’électricité (Sonatrel) a-t-elle été mise en place afin de combler la défaillance d’ENEO dans les activités de transport d’énergie et de gestion du réseau ?

Il convient ici de rappeler que la principale mission d’ENEO consiste à fournir et faciliter l’accès à l’électricité au plus grand nombre. Cet opérateur fait du mieux qu’il peut pour satisfaire ses clients, aussi bien les ménages que les entreprises ou les pouvoirs publics.
Toutefois, il est aujourd’hui confronté à d’énormes difficultés liées en grande partie à la vétusté du réseau de transport d’électricité, ainsi qu’à la surcharge et à la saturation des lignes électriques, exploitées au-delà de leurs capacités. En effet, plus de 50 % des poteaux électriques sont défectueux, et une bonne partie de l’électricité produite est perdue dans le processus de transport, tandis qu’une autre s’évapore dans les circuits de distribution, notamment du fait des fraudes multiformes et de la qualité des équipements.
Pour y remédier, le gouvernement a engagé un vaste programme d’investissement dans le réseau de transport, comprenant la construction de nouveaux postes d’interconnexion et de nouvelles lignes de transport d’électricité. Certains de ces projets font partie intégrante du Plan d’urgence pour l’accélération de la croissance économique, décidé par le SEM Paul Biya, Président de la République ; la finalité étant d’accroître la capacité de transit des réseaux pour permettre d’écouler, de manière convenable, l’énergie produite vers les points de consommation.
S’agissant de la mise en place de la Sonatrel, il convient de rappeler que ses organes dirigeants, notamment le Directeur général, le Directeur général adjoint, le Président et les membres du conseil d’administration, ont été nommés par le Chef de l’État et ont effectivement été installés dans leurs fonctions respectives. Cette société vient d’acquérir les locaux provisoires qui vont lui servir de siège et qui permettront aux nouveaux responsables d’avoir un cadre de travail approprié. Déjà, la moitié de son capital social, d’un montant global de 10 milliards de francs CFA, a été libéré, soit 5 milliards. Pour le reste, le nouveau gestionnaire du réseau de transport va se mettre en place de manière progressive et méthodique. C’est pourquoi, avec l’accompagnement et le concours financier de la Banque mondiale, deux cabinets ont été recrutés pour appuyer la Sonatrel dans le processus de son opérationnalisation, la définition de ses aspects institutionnels et organisationnels, ainsi que pour l’assister, dans un premier temps, à la maîtrise d’ouvrage de nouveaux investissements dans le transport d’électricité.

Le projet Grand Sanaga devait apporter des solutions aux pénuries de fourniture en eau potable dans la ville de Yaoundé. Où en est-il ?

Le Projet d’alimentation en eau potable de la ville de Yaoundé et ses environs à partir du fleuve Sanaga (Paepys) vise un apport additionnel de 315 000 m3/j, extensible à 400 000 m3/j, en vue de satisfaire la demande de la ville de Yaoundé, projetée à 254 000 m3/j en 2020. La réalisation de ce projet, d’un coût de 399 milliards de francs CFA, est en très bonne voie.
Au plan administratif, le Premier ministre, Chef du gouvernement, par un décret du 14 juin 2011 qui définit le cadre institutionnel de ce Projet, en créant la Cellule d’appui à la maîtrise d’ouvrage, organe de pilotage du Projet, a boosté son avancement.
Au plan financier, SEM le Président de la République, Chef de l’État, ayant, par un décret du 30 avril 2014, habilité le Ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire à signer avec China Exim Bank un accord de prêt pour son financement, cet important Projet a irréversiblement et définitivement pris corps, avec l’obtention du financement par China Exim Bank et l’entrée en vigueur, le 18 décembre 2015, de la convention de prêt.
Au plan technique, la Société chinoise en charge des travaux, Sinomach, est actuellement présente sur le terrain et s’attèle à la construction de sa base-vie principale et des bases-vie secondaires pour le lancement effectif desdits travaux. Un certain nombre d’opérations préalables ont déjà été réalisées, entre autres l’étude d’impact environnemental, les opérations de constat et évaluation des biens concernés pour l’indemnisation des populations, la signature des décrets d’indemnisation. Le maître d’œuvre est déjà recruté.
En tout état de cause, la cérémonie de pose de la première pierre de ce Projet est envisagée dans un avenir très proche. J’ai eu à faire une descente sur les différents sites en 2015, et tout récemment encore ; cette visite a permis de faire le constat que sur le terrain, tout est mis en œuvre pour que le Projet s’exécute dans les meilleures conditions et que la cérémonie de pose de la première pierre se déroule sans heurt. En un mot, il n’y a aucun souci majeur à se faire pour l’instant quant à la mise en œuvre de cet important Projet, laquelle a déjà commencé sur le terrain.

Hormis les métropoles de Yaoundé, Douala et leurs environs, quel est le niveau d’avancement des projets abrités par votre département ministériel pour la fourniture en eau potable d’un plus grand nombre de villes du Cameroun ?

Outre Douala et Yaoundé, plusieurs autres projets sont en cours. Pour donner quelques exemples, je citerai, entre autres :
- le Projet de réhabilitation, de renforcement et d’extension des systèmes d’AEP de 52 centres, avec la coopération belge ;
- le Projet d’alimentation en eau potable et d’assainissement en Milieu semi-urbain (PAEPA-MSU) de 18 centres secondaires, sur financement de l’État et de la BAD ;
- le Projet d’alimentation en eau potable de 9 villes, sur financement de l’État du Cameroun et de China Exim Bank ;
- le Projet d’alimentation en eau potable de 7 centres secondaires, sur financement de la BADEA ;
- le Projet de construction de 150 systèmes d’alimentation en eau potable dans 150 centres secondaires et bourgades rurales ;
- le Projet de construction de 160 systèmes d’alimentation en eau potable en milieu rural (projet américain) ;
- le Projet de réhabilitation des stations Scan-Water, pour lequel les négociations de financement sont suffisamment avancées avec un partenaire ;
- la réalisation de 363 forages à motricité humaine, de 20 mini-AEP et de 17 latrines dans les 10 régions du Cameroun.

Par ailleurs, les actions en cours seront poursuivies, notamment dans le cadre des divers projets d’alimentation en eau potable et d’assainissement. In fine, je dirais qu’il y a de bonnes raisons d’espérer, le Cameroun s’est résolument engagé vers l’émergence à l’horizon 2035 et le sous-secteur eau et énergie entend jouer pleinement sa partition.