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Routes : la bataille du btp

Chinoises, africaines, françaises : les entreprises de BTP sont collées au bitume pour décrocher les marchés de construction d’infrastructures routières. La bataille s’annonce aussi dure que le goudron. Revue de la concurrence.

Par Pius Moulolo - © Shutterstock : Stockr

Le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE) qui est mis en œuvre depuis 2010 vise le bitumage de 3 500 km de routes en terre et la réhabilitation de 2 000 km de routes bitumées à l’horizon 2020, conformément au Plan directeur routier du Cameroun. « À partir de janvier 2012, le Cameroun sera transformé en un grand chantier », rappelait le Président Biya, qui s’est fixé pour priorités d’interventions l’accompagnement des grands projets industriels et agropastoraux, tout en s’alignant sur les grands corridors routiers sous-régionaux, régionaux et transafricains.

Les enjeux deviennent donc énormes pour les 158 entreprises de construction et de travaux publics dûment enregistrées au Cameroun en 2012. Bien que quelques sociétés nationales puissent tirer leur épingle du jeu, à l’instar de Ketch (ex-Scemar) de Jean Ketcha, Buns de Peter Mafany Musonge ou Routd’Af d’André Siaka, la bataille s’annonce rude entre l’empire du Milieu, qui conserve une grosse part du gâteau, les entreprises africaines, qui opèrent une percée fulgurante, et la France, qui se bat pour préserver son pré carré d’antan.

Entreprises africaines : la montée en puissance

On assiste depuis quelques années à une déferlante des entreprises marocaines, égyptiennes, tunisiennes, nigérianes et même tchadiennes sur le marché des BTP camerounais. En juin dernier, le groupe tunisien Soroubat a remporté un contrat de 38,2 milliards de francs CFA portant sur la construction de la route Ekondo-Titi - Kumba, dans le Sud-Ouest. Bien avant, les sociétés tchadiennes Sotcogog et Encobat s’étaient adjugé un contrat de 35,3 milliards pour la réalisation des travaux d’aménagement du périmètre hydroagricole de l’Extrême-Nord, notamment les 10 000 ha de riziculture de la Semry à Yagoua. Ce marché, remporté à la suite d’un appel d’offres international, a précédé celui de deux autres entreprises tchadiennes, Geyser SA et SRGM-ETRA. On pourrait ajouter à cette liste le contrat de 34,3 milliards décroché en mai 2016 par Atidolf Nigeria pour la construction de l’axe Soa-Esse-Awae à Yaoundé.

De toutes ces entreprises montantes, la plus agressive demeure la société égyptienne Arab Contractors. On se souvient du bras-de-fer qui l’a opposée à l’espagnole Galdiano Construcciones autour de l’aménagement de la route Mengong-Sangmélima (74 km) dans la région du Sud. D’un montant de 49,9 milliards de francs CFA, l’appel d’offres a été remporté en 2014 par Galdiano. Toutefois, constatant que le délai prévu, de 30 mois, ne serait pas respecté du fait de nombreuses défaillances, le contrat lui a été retiré en décembre 2015 au profit d’Arab Contractors. Après résistances et entêtements, il fallut l’intervention musclée des éléments du génie militaire et du Ministre des Travaux publics Emmanuel Nganou Djoumessi pour déloger le 4 octobre dernier l’espagnole de la carrière d’Akak-Esse, qui doit fournir les agrégats nécessaires à la construction de cette imposante infrastructure. Sortie victorieuse de cette bataille, Arab Contractors est depuis lors considérée comme un sérieux challenger pour les entreprises chinoises, fortement implantées au Cameroun.

Vers un monopole de la Chine

On parle d’un « printemps chinois » à propos de la poussée en Afrique de ce pays qui s’arroge plus de 90 % des projets structurants devant conduire le Cameroun à l’émergence à l’horizon 2035. La Chine remporte ainsi près de 952 milliards de francs CFA sur les 1 500 milliards prévus pour la réalisation de quelque 20 grands projets au Cameroun, qu’il s’agisse d’infrastructures portuaires, aéroportuaires, hospitalières, sportives ou routières. Une entreprise chinoise domine à elle seule plus de 70 % du marché camerounais de construction des infrastructures routières : il s’agit de la China Communications Construction Company Ltd (CCCC). Contrôlée par l’État chinois, elle intervient au Cameroun à travers trois principales filiales : la China First Highway Engineering Company Ltd (CFHEC), la China Road and Bridge Corporation (CRBC) et la China Harbour Engineering Company Ltd (CHEC) qui a construit le complexe industrialo-portuaire de Kribi.

En juin 2012, la CFHEC a notamment remporté le projet de construction de l’autoroute Douala-Yaoundé, longue d’environ 215 km. Financée à hauteur de 241 milliards de francs CFA par la China Exim Bank, sur un coût global de 284 milliards, cette autoroute qui reliera à terme les deux capitales – économique et politique – du pays s’impose comme le plus important projet routier du Cameroun. La CCCC s’arroge également le projet de construction de l’autoroute Yaoundé-Nsimalen (aéroport international), notamment la section dite « rase campagne », longue de 10 km. La section restante de 10 km revient aux entreprises Sinohydro (5,8 km), Arab Contractors (2,1 km) et CRBC (1,9 km). Parmi les autres grandes réalisations de cette structure paraétatique, on peut ajouter la route Bamenda-Batibo-Numba dans le Nord-Ouest, devant faciliter les échanges transfrontaliers entre le Cameroun et le Nigéria, et le pont de 403 m reliant Ekok, au Cameroun, et Mfum, au Nigéria, dans le Cross River.

Et la France ?

La France maintient à peu près ses positions. Côté marchés publics, ce n’est plus vraiment la grande effervescence. On est bien loin du temps où Razel-Bec (filiale de Fayat, 4e groupe français de BTP) détenait un quasi-monopole sur l’ensemble des grands travaux routiers du Cameroun. Le 19 février 2016, elle a toutefois obtenu avec le consortium Sogea-Satom (filiale du français Vinci, premier groupe mondial de construction) un contrat de 19 milliards de francs CFA pour la rénovation de l’aéroport international de Douala. Financés à hauteur de 30,17 milliards par l’Agence française de développement (AFD), les travaux ont permis de réhabiliter et renforcer la piste d’atterrissage, les voies de circulation des aéronefs et les aires de trafic.

Razel et Sogea-Satom se partagent ainsi respectivement les marchés d’aménagement des routes pénétrantes Est et Ouest de la ville de Douala, dans le cadre du Plan d’urgence triennal 2015-2017. Bien que le consortium Rio Tinto Alcan et le groupe EDF soient préqualifiés pour le gigantesque projet de construction du barrage de Nachtigal sur le fleuve Sanaga, ou que le groupe Bolloré conserve le monopole dans certains secteurs stratégiques de l’économie camerounaise (agriculture, ports, chemin de fer), les positions de la France dans le secteur des travaux publics demeurent assez fragiles face à l’écrasante domination chinoise. C’est ce qui a motivé la visite officielle les 30 juin et 1er juillet derniers d’André Vallini, secrétaire d’État français chargé du développement et de la coopération. Avec le déblocage du 3e Contrat de désendettement et de développement (C2D) de 611 millions d’euros, la France souhaite donc renforcer les positions de ses champions nationaux sur les grands chantiers, à l’instar de Sogea-Satom qui a obtenu le marché de construction du second pont sur le Wouri.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 8