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Vrai/Faux : le pétrole en Afrique centrale

Production en hausse de gaz de schiste, rivalité pour l’hégémonie entre les USA, l’Arabie saoudite et l’Iran, budgets des États en baisse, dépendance à la rente pétrolière, méfiance des investisseurs… les pays exportateurs d’Afrique centrale paient au prix fort la lutte qui se joue autour des prix du pétrole. Pourront-ils éviter le piège de la récession ?

Par Dimitri Friedman - photo : © SHUTTERSTOCK - FotoBug11

L’histoire de la chute des prix démarre à l’été 2014. Plusieurs raisons se sont conjuguées pour faire de cette crise un phénomène durable. D’abord le ralentissement de la croissance mondiale, accentué par la Chine. Ensuite la hausse de la production dans certains pays comme la Libye, et l’abaissement des coûts du gaz de schiste aux USA ainsi que le doublement de la production de cette source d’énergie dans ce pays ces six dernières années. Une demande mondiale en baisse et une offre en hausse devaient fatalement aboutir à une baisse des prix de l’or noir. Les traders ont alors pensé que l’Arabie saoudite allait ajuster sa production pour maintenir les prix à un niveau acceptable (90 dollars le baril). Ce fut le contraire. Le premier producteur de l’OPEP a bousculé le marché, estimant qu’un prix bas ne le désavantageait pas. Deux explications à cela : la première est que le Royaume saoudien veut faire baisser les prix pour freiner les investissements dans les ressources non conventionnelles, notamment le pétrole de schiste américain, et récupérer ses parts de marché ; la seconde est géopolitique, le Royaume saoudien étant suspecté de rouler pour le compte des États-Unis qui cherchent à affaiblir par la baisse des prix du pétrole les trois pays producteurs que sont l’Iran, le Vénézuéla et la Russie (l’Iran aurait perdu entre 20 et 30 % de ses recettes pétrolières…). Le retour à la volatilité des prix après trois ans de stabilité autour des 100 dollars le baril (56 dollars en août 2015) a paradoxalement un effet contradictoire sur le plan mondial. Il est bénéfique pour la croissance car les pays importateurs voient leur balance commerciale s’améliorer, mais cet avantage est tempéré par la méfiance des investisseurs. Ces derniers pourraient se réveiller si les prix du gaz de schiste, comme le montre la tendance actuelle aux États-Unis, se mettent à baisser. Mais pour l’heure, les projections des « Perspectives économiques mondiales » du FMI prévoient seulement une reprise limitée des prix du baril au cours des prochaines années.


Les pays d’Afrique centrale dépendent trop de la rente pétrolière

Sans aucun doute – Les exportations de pétrole représentent 40 à 50 % du PIB au Gabon, en Angola et en République du Congo, et 80 % en Guinée équatoriale. Le pétrole rapporte 75 % des recettes publiques en Angola, en République du Congo et en Guinée équatoriale.Les pays de la Cemac ont vu leur croissance compromise à cause de la chute des prix du baril. Avec cinq de ses six États membres producteurs de pétrole (Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad), la Communauté est prise au piège de l’économie de rente. La Cemac est en récession et la situation financière de ses États devient préoccupante. Le cours des prix du pétrole devant rester bas, voire même encore baisser, la croissance n’est pas prête de se raffermir. Le PIB régional devrait même à son tour tomber de 4,2 % à 2,2 %... Du coup, des correctifs budgétaires ont eu lieu au milieu de l’année. Les coupes se multiplient dans les dépenses publiques, les entreprises ne sont plus payées. L’Angola a mis en place un budget d’austérité. En mai, le Gabon a réduit par une loi rectificative son budget initial pour l’année 2015 de 14 %. Le Congo, dont le budget est financé à 80 % par les exportations de pétrole, diminue aussi la voilure. Le modèle de développement fondé sur une économie de rente a longtemps freiné l’innovation privée et généré une bureaucratie dont la productivité était le cadet des soucis. En s’appuyant sur les anciennes grandes entreprises d’État qui détiennent un monopole, il a retardé l’arrivée d’investisseurs privés. Dans la plupart des cas, la baisse des cours du pétrole va avoir pour effet mécanique de provoquer un déficit budgétaire. Conséquence, des projets d’infrastructures sont déjà mis en berne. Premières victimes, les programmes sociaux. Au Congo, le budget 2015, construit sur l’hypothèse d’un baril à 96 dollars, a été révisé. Le gigantesque projet de construction d’un hôpital général dans chacun des 12 départements du pays est presque à l’arrêt. Mais l’édification des infrastructures liées à l’organisation des Jeux panafricains, qui doivent se tenir en septembre, a été maintenue.


Les majors monopolisent le pouvoir en Afrique centrale

Faux – Au Cameroun, au Congo Brazzaville et au Gabon, la production est encore dominée par la présence historique de Total. À Yaoundé, le français contrôle les deux tiers du secteur. Au Congo Brazzaville, Total E & P partage avec ENI 80 % de la production. Enfin, Total et Shell assurent 60 % de la production du pétrole gabonais. La Guinée équatoriale reste, quant à elle, très marquée par la présence de l’américain ExxonMobil. Mais si les majors disposent effectivement d’importants intérêts financiers dans la région, elles sont de plus en plus bousculées par des compagnies indépendantes aux origines diverses, et notamment asiatiques. Ces compagnies émaillent désormais le golfe de Guinée, principalement dans le domaine de l’exploration et l’exploitation des gisements matures, attirées par les offres des pays soucieux de diversifier leurs revenus pétroliers. Américains, Coréens ou Chinois se positionnent sur des segments de marchés où les majors sont absentes car elles ne disposent actuellement pas de capacités financières et techniques pour les concurrencer. Mais les États se montrent de plus en plus actifs et affichent leur volonté́ de mieux défendre leurs intérêts et de réguler leurs marchés, par le biais de compagnies nationales dont ils se sont dotés. Au Cameroun par exemple, le ministère de l’Eau et de l’Énergie régule les marchés du pétrole et du gaz via la Société nationale des hydrocarbures (SNH). Créée en 1980, dès le début de l’exploitation pétrolière, elle gère les intérêts de l’État dans le secteur pétrolier – et gazier depuis 2008 – et commercialise sur le marché international la part étatique de la production nationale. La société manage également les parts détenues par l’État dans les différents projets pétroliers (Addax Petroleum et Perenco par exemple) et gaziers, et confère les autorisations d’exploitation, mais ne rentre pas dans les activités d’exploitation. Il en est de même avec la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), placée sous la tutelle du ministère des Hydrocarbures. La SNPC agit pour le compte de l’État dans toutes les opérations liées au secteur, et représente ses intérêts dans toutes les relations contractuelles. Elle détient des participations tant dans la production que dans l’exploration, et commercialise les parts de brut revenant à l’État.

Les pays d’Afrique centrale peuvent tirer profit de la baisse des cours

Vrai – Cette situation de crise doit permettre aux États, comme le fait par exemple le Gabon, de conduire une politique volontariste de diversification des économies et de favoriser les investissements privés, qu’ils soient nationaux ou internationaux. Le choc des prix pétroliers, qui s’est traduit par une réduction substantielle des revenus des États exportateurs d’Afrique centrale, nous rappelle qu’une économie variée est nécessaire pour promouvoir une croissance soutenue. Situés au centre de l’architecture institutionnelle du secteur pétrolier, les codes miniers ou pétroliers régissent les activités du secteur, de la prospection à l’exploitation et au transport. Il s’agit entre autres d’éviter la pérennisation d’un État rentier, dépendant de la captation des recettes pétrolières pour sa propre survie et générateur de luttes de pouvoir. Pour appuyer leur diversification par des changements structurels, les pays se sont dotés de stratégies à moyen terme. Les exemples Plan stratégique Gabon émergent (PSGE), Visio 2035 au Cameroun, Programme national de développement (PND) et Plan national de développement économique et social (PNDES) de Guinée équatoriale sont un peu les archétypes de l’action entreprise par les gouvernements de la CEEAC. Il s’agit dans tous les cas d’accélérer la marche vers l’émergence. S’inspirant, depuis peu, de l’expérience des pays émergents, les gouvernements de la région multiplient les stratégies de capture de nouveaux investissements. Les outils dont ils se munissent sont la refonte des codes miniers et le développement du local content, la création d’entreprises nationales dans le secteur des hydrocarbures pour reprendre en main une partie de la chaîne de production et distribution, l’adhésion à l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), ou la création d’un fonds souverain (comme au Gabon) à destination des générations futures. Question de temps.


Les compagnies pétrolières en Afrique centrale

Face à la crise financière internationale et à la chute du cours des matières premières, les compagnies pétrolières nationales jouent un rôle de plus en plus déterminant dans la relance des économies de la sous-région Afrique centrale.

Selon le panorama 2015 de l’institut français IFP énergies nouvelles (IFPEN), alors que le nombre de milliards de barils équivalent pétrole (Gbep) découverts en 2013 (17) était en baisse par rapport aux années précédentes (28 en 2012 et 50 en 2010), l’Afrique subsaharienne se propulsait au top de la planète pétrole avec six découvertes majeures sur les dix principaux gisements recensés dans l’année : au Mozambique – qui occupe la première place dans ce classement –, en Égypte, au Nigéria, en Angola, en Tanzanie et en Algérie. Mieux, à la date du 8 décembre 2014, plus de 200 nouvelles annonces de découvertes furent recensées dans 42 pays, avec des volumes proches de ceux de 2013. Six des dix principales se trouvaient une fois de plus en Afrique subsaharienne, avec cette fois trois pays d’Afrique centrale : l’Angola, le Congo Brazzaville et le Gabon. Bingo ! En Angola, le groupe Cobalt International Energy réalise deux importantes découvertes dans l’antésalifère, à Orca (400-700 millions de barils, Mb) et Bicuar (150-300 Mb), de même que l’italien ENI au Congo-Brazzaville, dans les champs de Nene marine 3 (660 millions de barils équivalent pétrole, Mbep) et Minsala marine (100 Mbep). Quand on associe les 500 Mbep de Nyonie Deep au Gabon, ENI comptabilise plus de 4 Gbep découverts dans la seule région du bassin du Congo depuis 2013 !


Perspectives
La dernière édition des perspectives économiques mondiales de la Banque mondiale annonce un ralentissement de la croissance mondiale de l’ordre de 3,4 % en 2015, un chiffre décevant pour la 4e année consécutive.

Croissance
Les pays d’Afrique centrale pourraient tout de même connaître un rebond de croissance de 4,4 % en 2015, 5,2 % en 2016 et 5,4 % en 2017, grâce au rôle joué par les compagnies pétrolières nationales, dans une région où six pays sur dix sont des producteurs confirmés d’hydrocarbures à l’échelle continentale.

Angola
Avec les importantes découvertes au large du golfe de Guinée, la Société nationale angolaise des hydrocarbures (Sonangol EP) conserve naturellement la première place en Afrique centrale. En 2014, elle représente à elle seule 1,8 million de barils/jour (b/j) produits pour un total de 83 millions de tonnes, 45 % des recettes de l’Angola, et des réserves prouvées de 12,7 milliards de barils de brut. Son chiffre d’affaires est de 40,1 milliards de dollars.

Congo
La Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), avec 281 000 b/j pour un total de 14,5 millions de tonnes de pétrole en 2014, assure plus de 67,2 % du PIB du pays et possède des réserves prouvées de 1,6 milliard de barils de brut.
Guinée équatoriale
La Guinée équatoriale a connu une période de récession économique et une baisse de ses réserves pétrolières. La GEPetrol se classe en 3e position, avec une production de 13,1 millions de tonnes de pétrole brut en 2014, une production journalière de 281 000 b/j, soit 76,2 % du PIB, et 1,1 milliard de réserves de pétrole.

Gabon
La Gabon Oil Company (GOC) conserve la 4e position avec 236 000 b/j et 11,8 millions de tonnes de pétrole produits en 2014, plus de 2 milliards de barils de brut de réserves et 45 % du PIB du pays.

Cameroun
En juin 2015, le Cameroun devient un producteur de pétrole à part entière. Grâce à l’entrée en production du champ onshore de Mvia situé dans le bassin Douala-Kribi-Campo, la production journalière de la Société nationale des hydrocarbures (SNH) franchit le cap de 100 000 b/j. Alors qu’elle était de 181 000 b/j en 1985, la production nationale avait chuté à 60 400 b/j en 2011. La SNH sera pour la première fois classée 1re entreprise camerounaise en 2014 devant la Société nationale de raffinerie (Sonara), avec un chiffre d’affaires de 1 021 milliards de francs CFA. Elle reste toutefois loin d’égaler les records de la Sonangol, la SNPC, GEPetrol et GOC.

Tchad
La Société des hydrocarbures du Tchad (SHT) affiche une capacité de production de 225 000 b/j. Elle pourrait, grâce au pipeline Tchad-Cameroun, disputer le 5e rang avec le Cameroun, tout en maintenant la place de 1er producteur de pétrole onshore d’Afrique centrale. La RCA et la RDC, qui disposent d’immenses réserves non encore exploitées, figurent parmi les outsiders de la sous-région. La résolution de la crise centrafricaine et le règlement du différend frontalier entre l’Angola et la RDC au sujet de l’enclave de Cabinda conduiront immanquablement à la redistribution de la carte pétrolière en Afrique centrale.


Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 3