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Mbanié, au cœur du conflit pétrolier entre le Gabon et la Guinée équatoriale

Petit pays d’à peine 28 051 km2 et 500 000 habitants, la Guinée équatoriale a pendant longtemps vécu sous l’ombre des trois géants que sont le Cameroun, le Nigéria et le Gabon. Une donne qui a pourtant changé avec la découverte d’importants gisements pétroliers au début de la décennie 1990.

Par Pius Moulolo - Photo : © AFP - STR

Pour qualifier l’attitude de la Guinée équatoriale sur la scène régionale, le Pr Joseph-Vincent Ntuda Ebodé, géostratège enseignant à Yaoundé II, parlait de « ruptures et continuités d’une diplomatie des conjonctures ». Des relations faites sans alliances stables, en fonction des intérêts du moment. À son Indépendance en 1968, la Guinée équatoriale avait des indicateurs économiques au plus bas. Puis les onze années de dictature de Macias Nguema ont laissé le pays au bord de la faillite. La production cacaoyère, principale ressource d’exportation, était ainsi passée de 40 000 t en 1968 à moins de 10 000 t en 1980. Grâce au soutien du Cameroun, la Guinée équatoriale a pu relever la tête et intégrer l’Union douanière et économique de l’Afrique centrale (Udeac) en 1984, puis la zone CFA quelques années après. Les fonctionnaires équato-guinéens ont d’ailleurs été formés dans les grandes écoles de Yaoundé. Le Cameroun a également protégé le pays du géant voisin, le Nigéria, qui l’a fréquemment menacé de guerre en raison de l’asile offert aux anciens caciques du régime pro-apartheid d’Afrique du Sud. Mais les choses se sont envenimées entre les deux mastodontes avec la découverte en 1993 d’énormes gisements pétroliers à Bakassi, dans le golfe de Guinée. La Guinée équatoriale, qui a pris le parti du Nigéria contre le Cameroun et bénéficié de portions de territoire très juteuses en hydrocarbures, est devenue en moins de dix ans le 3e producteur d’or noir du continent, entrant ainsi dans le cercle très fermé des pays producteurs de pétrole du golfe de Guinée. Fort de cette manne pétrolière, le Président Obiang Nguema a désormais les moyens de tutoyer ses aînés de la sous-région. Le premier à en faire l’expérience a été le Gabon d’Omar Bongo Ondimba, au sujet de la très convoitée île pétrolière de Mbanié.


L’île au trésor

Pour comprendre la situation, il faut jeter un coup d’œil à la géographie. La Guinée équatoriale se compose de deux parties : une partie continentale, le Rio Muni, de 26 017 km2, et une partie insulaire de 2 034 km2. Cette dernière est constituée de plusieurs îles. Le pays se prolonge ainsi dans la mer avec les îlots Annobon et Bioko, et l’archipel englobant Corisco, Elobey Grande et Elobey Chico. L’île de Mbanié, petite bande de terre d’environ 30 ha, est située dans la baie de Corisco, à 30 km des côtes gabonaises. Des recherches y ont mis au jour d’énormes ressources halieutiques et pétrolières, ce qui la rend particulièrement attrayante aux yeux du Gabon et de la Guinée équatoriale. Avec la chute du cours du brut début 2000 et la baisse de sa production pétrolière, et pour des raisons géostratégiques, le Gabon décida d’envahir l’île pétrolière en 2003. Ce qui entraîna de vives réactions de la part de la Guinée équatoriale. « Nous maintenons l’intégrité du tracé des frontières de notre pays avec les pays qui partagent des frontières avec nous, en respectant les limites traditionnelles laissées par les ex-puissances coloniales et en accord avec le droit international », déclarait à cette occasion le Président Obiang Nguema. Un premier conflit opposait déjà le Gabon à la Guinée équatoriale sur sa partie continentale du Rio Muni et ses îlots d’Annobon, Elobey, Corisco et Chico, lesquels s’étendent sur la façade maritime du Gabon, empêchant ce dernier d’étendre sa juridiction sur l’océan Atlantique. Mais le contentieux au sujet de Mbanié et des îles Conga et Cocotier, en raison de leurs énormes ressources et de leur position stratégique, fut beaucoup plus long et entraîna des réactions belliqueuses de la part des deux voisins.
Le Président Obiang Nguema estime avoir aujourd’hui les moyens nécessaires pour asseoir sa souveraineté sur Mbanié. En raison de son énorme potentiel pétrolier, chaque État voudrait étendre ses eaux territoriales au-delà de 12 miles, ce qui créerait un chevauchement de leurs frontières maritimes. D’où l’origine du conflit actuel, surtout attisé par leur volonté d’attribuer des concessions pétrolières à des compagnies étrangères. Les négociations entamées en mai 2003 ont vite été bloquées, et l’affaire a été confiée par le Secrétaire général des Nations unies à la médiation de l’avocat canadien, arbitre international et ancien diplomate, Me Yves Fortier. La solution de délimitation d’une Zone d’exploitation commune (ZEC) a semblé ne pas convenir aux deux parties, lesquelles ont finalement proposé qu’il soit procédé à une délimitation définitive de leurs frontières maritimes et terrestres. Le 22 juillet 2008, à l’issue des assises de Genève, elles ont décidé de porter le différend auprès de la Cour internationale de justice. Faute de compréhension entre les deux États, la situation s’est une fois de plus enlisée. À ce jour, aucun n’a pu produire de document historique prouvant sa souveraineté sur les îlots pétroliers de Conga, Cocotier et Mbanié.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 3