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Cabinda, le pétrole de la discorde

Depuis décembre 2013, l’Angola et la RDC se sont lancés dans une course aux armements qui augure mal des futures relations concernant les enjeux pétroliers du Cabinda.

Par Pius Moulolo - Photo : © AFP - UTONDELE MIANKENDA l

C’est une enclave de 7 270 km2, coincée entre la République du Congo au nord et la République démocratique du Congo au sud. Une soixantaine de kilomètres la séparent de la mère patrie, l’Angola, dont elle est la 18e province. Situé au cœur du golfe de Guinée, le Cabinda recèle à lui seul plus de la moitié des réserves pétrolières du pays, et procure 60 % des 1,9 million de barils/jour (b/j) produits annuellement et 30 % des exportations de brut ! Toutes les grandes compagnies mondiales y ont élu domicile : ExxonMobil, Texaco-Chevron, BP, Shell, Total, ENI, Statoil, Sinopec, Petrobras, Repsol, Maersk, Cobalt, mais surtout et majoritairement la Sonangol, le pilier de l’économie angolaise. De quoi attiser quelques convoitises. Car le Cabinda a hérité d’une histoire politique trouble, marquée par une décolonisation mal négociée. Le traité de Berlin de 1 884 morcela l’ancien territoire du Grand Congo, un quasi-continent, en trois « Congo » : le Congo français, le Congo belge et le Congo portugais – l’actuel Cabinda. En 1957, un administrateur unique pour l’Angola et le Cabinda a été nommé par l’administration coloniale portugaise, avec pour capitale Luanda. Les accords d’Alvor de janvier 1975 reconnurent par la suite le Cabinda comme partie intégrante de l’Angola, réconciliant par la même occasion les trois mouvements indépendantistes que sont le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) de l’actuel Président, l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita) et le Front national de libération de l’Angola (FNLA). Ces accords furent toutefois rejetés par le colonisateur portugais quelques mois avant l’indépendance de l’Angola, le 11 novembre 1975, et le Cabinda fut annexé, plongeant l’Angola dans 27 années de guerre civile. Aujourd’hui encore, le Cabinda se trouve au centre de la controverse. Le Front de libération de l’enclave du Cabinda (FLEC), qui n’avait pas été invité à la table des négociations d’Alvor, continue à contester l’autorité de Luanda sur le territoire.


La course aux armements

Les relations entre l’Angola et ses voisins congolais et ex-zaïrois n’ont pas toujours été au beau fixe. Outre le goût amer laissé par la célèbre affaire de l’« Angolagate », on se souvient encore du soutien logistique et militaire apporté par Mobutu à l’Unita de Jonas Savimbi, et plus récemment des relations troubles entretenues par le FLEC avec le Congo de Sassou N’Guesso, par l’intermédiaire de Paris. Les frontières maritimes sont sensibles, avec les installations pétrolières du port de Pointe-Noire au Congo situées à moins de 20 km de celles du Cabinda. De quoi entretenir des spéculations de toute sorte. Ainsi, l’annonce de la modernisation du matériel militaire angolais fin 2013 entraîna-t-elle une course aux armements dans la région. En février 2015, la RDC a passé un contrat de 11,5 millions de dollars avec la firme ukrainienne Ukroboronprom pour la livraison de chars de combat de type 50 T-64BV-1. Elle a été suivie par le Rwanda. Après l’échec du Mouvement du 23 Mars (M23) en novembre 2013, le Rwanda avait décidé d’acheter à la Chine des missiles sol-air de type TL-50, les plus puissants de la région, ayant une portée de 20 à 30 km. La Tanzanie avait suivi la donne le 27 janvier 2014 en se procurant à la firme française Airbus Helicopters 12 hélicoptères de combat, dont 8 de types Fennec AS550 et AS555, alliant légèreté, furtivité et puissance. L’attaque du bus des « Éperviers du Togo » lors de la dernière CAN 2010 qui s’est soldée par le décès du gardien de but Kodjovi Obilalé, a ouvert à nouveau la boîte de Pandore, après 27 ans de guerre civile. Dans cette riche région d’Afrique centrale comptant plus de 50 mouvements rebelles actifs et entretenant des relations assez floues avec les acteurs sous-régionaux et internationaux, les frontières sont en effet assez difficiles à tracer entre la politique, l’économie et la diplomatie. Il se révèle donc urgent pour Dos Santos, le chef de l’État angolais, d’anticiper sur les prédateurs qui voudraient profiter du désordre de la RDC et des tensions diplomatiques entre la Tanzanie et le Rwanda pour s’emparer de la manne pétrolière du Cabinda.


Angola-RDC : la question des frontières

Les expulsions respectives de 18 000 Angolais et de 32 000 Congolais en 2009 ne peuvent suffirent à expliquer les tensions diplomatiques entre les deux pays. À l’origine du différend, le tracé des frontières maritimes et terrestres. Réserve géologique et minière inépuisable, la RDC s’est pendant longtemps détournée des enjeux pétroliers du golfe de Guinée. Il aura fallu attendre l’arrivée au pouvoir de Joseph Kabila pour que les projets d’exploration initiés par son père soient remis sur la table. Trois grands bassins sédimentaires sont recensés : le Bassin côtier, le Graben Albertine et le Tanganyika du rift est-africain. Le Bassin côtier, le plus riche des trois, a une capacité de production pétrolière de 25 000 b/j. Son principal exploitant est la compagnie franco-britannique Perenco et sa filiale Muanda International Oil Company (MIOC) ; Teikoku, ODS et Lirex partageant la production avec la société nationale, la Congolaise des hydrocarbures (Cohydro). Avec la chute des cours des matières premières, la RDC voudrait étendre sa production aux champs pétrolifères se trouvant au large de ses côtes. L’obstacle majeur est une fois de plus… le Cabinda.
L’espace maritime de la RDC se trouve en effet pris en étau entre le Cabinda et la province de Soyo, à l’extrême nord de l’Angola. Kinshasa, qui a pendant longtemps négligé cette région, estime aujourd’hui qu’elle est illégalement occupée. Selon la convention de Montego Bay de 1 982 sur le droit de la mer, l’espace maritime congolais devrait s’étendre à plus de 40 km de ses côtes. Cet espace se trouve pourtant occupé par les compagnies angolaises, lesquelles exploitent plus de la moitié des 1,8 million de b/j produits annuellement par l’Angola, sur plus d’un quart du plateau continental de la RDC. Le 12 mai 2009, cette dernière a introduit une requête auprès des Nations unies pour le partage de cet espace maritime. En attendant, le contrat passé le 30 juillet 2007 entre les deux États, pour l’exploitation et le partage de la production à parts égales dans la Zone d’intérêt commun (ZIC) située sur 375 km de long et 10 km de large, prime.
Malgré cette entente précaire, l’enjeu principal de la RDC demeure la récupération du plateau continental, qui contient l’une des plus grandes réserves pétrolières du golfe de Guinée. L’essentiel du pétrole du Cabinda au-delà de 350 milles reviendrait de facto à la RDC. Pour l’heure, la question de la délimitation des frontières maritimes et terrestres entre les deux géants demeure un risque constant d’instabilité régionale.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 3