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Le Cameroun, premier État bilingue africain

Le Cameroun se distingue de l’ensemble des autres pays africains anciennement colonisés. Son histoire est plus complexe et fait appel à des références culturelles et politiques particulières qui contrastent avec son voisinage. Dès lors, il paraît pertinent de s’interroger sur les spécificités linguistiques camerounaises et ce qu’elles impliquent, à un moment où le président Paul Biya souhaite accéder au statut de pays émergent.

Par Timothée Prouzet - Photo : © AFP - Pascal Deloche /Godong

Le Cameroun a subi pendant plus de 100 ans la tutelle des puissances européennes. En 1845, des missionnaires britanniques prennent pied sur le territoire. Mais rapidement, cette présence est mise à mal par l’ouverture d’un comptoir allemand en 1868. Commence alors la colonisation allemande qui durera jusqu’au crépuscule de la Première Guerre mondiale. Le traité de Versailles prive l’État défait de sa colonie, au profit de la France et de la Grande-Bretagne, qui se partagent le Cameroun. La Seconde Guerre mondiale fait à son tour tomber ces tutelles, et le pays obtient son indépendance de la France le 1er janvier 1960, et de la Grande-Bretagne en octobre 1961.
En accédant à l’indépendance, beaucoup de pays africains font le choix de garder la langue de l’ancienne puissance coloniale, pour des raisons de pragmatisme politique et de simplicité administrative. Le Cameroun, lui, choisit le bilinguisme par fidélité à son double héritage culturel et colonial. Cependant, lorsqu’on regarde une carte du continent, on constate que les premiers choix faits lors des indépendances ne sont pas restés figés. Il semble qu’en Afrique, aujourd’hui, l’adoption ou le maintien dans le temps d’une langue officielle ne dépende pas uniquement de l’histoire coloniale du pays concerné, mais aussi de sa situation géographique, de ses ambitions régionales ou de ses orientations économiques. Si le Cameroun est le seul État africain à avoir été partagé après la ratification du traité de Versailles, il n’est pas le seul à avoir connu plusieurs vagues de colonisation. Pourtant, il est l’unique exemple de bilinguisme issu de la présence coloniale. La Tanzanie ou le Burundi, pour ne citer qu’eux, ont respectivement fait le choix de l’anglais et du français.
Selon la Constitution camerounaise de 1961, « Le français et l’anglais sont les langues officielles de la République fédérale du Cameroun ». Celle de 1996 est plus précise : « Les langues officielles [...] sont le français et l’anglais, les deux langues étant d’égale valeur. L’État garantira la promotion du bilinguisme dans le pays et s’efforcera de promouvoir et de protéger les langues nationales. » Cette disposition constitutionnelle montre que dans les faits, ce choix politique officiel connaît un succès mitigé. La démographie actuelle du Cameroun donne en effet une prééminence certaine au français. Néanmoins, l’État tente régulièrement d’offrir un second souffle à la deuxième « langue constitutionnelle ». Le Programme de formation linguistique bilingue (PFLB), grâce à son réseau de centres régionaux, a déjà formé depuis 1989 un grand nombre de Camerounais, et d’autres centres privés apparaissent régulièrement dans le pays, notamment à Douala et à Yaoundé. L’enseignement dans les deux langues est donc devenu un phénomène relativement bien institutionnalisé, notamment dans la portion du territoire anciennement française. Les candidats à cette formation, de plus en plus nombreux, sont recrutés au sein de toutes les strates de la population. Du côté anglophone cependant, l’engouement semble nettement moins marqué, notamment en raison d’une frilosité habituelle des groupes minoritaires. Toutefois la nécessité d’être bilingue est globalement acceptée dans les deux grandes communautés du pays.

Anatomie des pratiques linguistiques
Lorsqu’il est question de population camerounaise bilingue, il est fait référence au français et à l’anglais et non aux idiomes vernaculaires nationaux. La société camerounaise est majoritairement francophone (près de 80 % de la population) et compte une minorité d’anglophones vivant dans la partie ouest (provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest), autrefois sous administration britannique. Cette situation reflète le legs colonial franco-britannique. De plus, Yaoundé, la capitale politique, et Douala, la capitale économique, sont situées toutes les deux dans la zone anciennement administrée par Paris. C’est pourquoi le régime politique en place depuis l’Indépendance a toujours favorisé la langue de Molière. Dès lors, il paraît logique qu’un idiome émerge plus qu’un autre. D’ailleurs, la progression rapide du français, particulièrement au sein des provinces anglophones, en fait un réel facteur d’unification du pays. Enfin, l’environnement régional pousse aussi le Cameroun à utiliser le français, car hormis le Nigéria, l’ensemble des États riverains étaient autrefois sous la domination de l’Hexagone.
Par ailleurs, en concentrant principalement sa politique linguistique sur la promotion du français et de l’anglais, l’État camerounais a eu tendance à minorer l’importance des dialectes nationaux. Aucun programme officiel de promotion n’a été mis sur pied. Des initiatives privées ont été remarquées, mais le fulfuldé ou le peul – pour ne citer qu’eux – demeurent généralement les oubliés dans l’aménagement linguistique officiel du pays. Habituellement, un Camerounais se perçoit avant tout comme héritier d’une langue coloniale, et si l’État est bilingue, ses citoyens ne le sont pas toujours. Au Cameroun, être à la fois francophone et anglophone est un idéal que beaucoup recherchent, mais que l’ensemble de la population n’atteint pas. Il semble aussi que les efforts pour parler l’autre idiome officiel restent timides, alors que le pidgin english (créé sur les bases de l’anglais) prend le pas. En réalité, les Camerounais sont au moins bilingues : ils connaissent tous leur dialecte régional et une langue constitutionnelle ; puis, dans une proportion de 50 %, le pidgin english. Par conséquent, ce qui est inscrit dans la Constitution ne reflète que très peu les pratiques majoritaires du pays.
Les langues léguées par les occupants coloniaux sont influentes. Elles ont permis aux populations d’accéder à un savoir international, à la culture, à l’information, de par leur statut international. D’autre part, elles sont souvent le moyen de communication d’une élite dirigeante parmi laquelle on peut trouver des personnes véritablement bilingues. Cependant, cette capacité est rarement transmise à la naissance. C’est généralement un acquis obtenu grâce à des études à l’étranger, là où les élites se forment. La pratique individuelle des deux langues officielles reste donc un phénomène très marginal. La répartition inégalitaire de ces dernières et les antagonismes culturels font que la situation s’est dégradée au point de jouer contre le bilinguisme individuel. De manière générale, la communauté francophone accède facilement au savoir, aux médias. Il n’y a donc aucune nécessité pour elle d’opter pour l’anglais. Aussi, en dehors du Cameroun occidental, l’anglophonie est assez peu répandue, ce qui implique pour les natifs de cette région d’apprendre le français s’ils souhaitent s’élever dans la société, et notamment accéder à l’enseignement supérieur.

Principales évolutions
Il existe actuellement de fortes revendications au Cameroun qui se manifestent à plusieurs niveaux, certains parlant « d’irrédentisme linguistique », d’autres défendant les droits des « minorités » qui ne s’expriment pas dans la langue nationale majoritaire. Il y a des demandes permanentes pour tendre vers le bilinguisme officiel, lequel n’est en rien vérifié dans les faits. Cela passe par une meilleure représentativité de choix constitutionnels dans les médias mais également au sein de l’administration, puis par la création d’écoles, d’universités anglophones.
On assiste également depuis quelque temps en milieu urbain à l’émergence du camfranglais, mélange d’anglais, de pidgin english et d’idiomes nationaux d’un point de vue lexical, le tout sur fond de syntaxe française. C’est donc un métissage qui se dessine. Le camfranglais est essentiellement utilisé par les jeunes, plutôt francophones. C’est un phénomène relativement récent, ce qui explique que ce parler ne soit toujours pas fixé grammaticalement, étant en pleine construction et en évolution constante. Il est apparu au lendemain de la réunification du début des années 1970 et a connu un réel essor dans les années 1990.
La crainte actuelle est que ce camfranglais, dont l’importance ne cesse de croître, vienne supplanter les choix linguistiques inscrits dans les textes officiels. Preuve de sa place grandissante, des publicités sont diffusées dans cette langue dans les grands centres urbains du pays. Des artistes (principalement des chanteurs) contribuent à la rendre plus populaire encore. Elle apparaît comme une langue nouvelle, plus emblématique de l’identité camerounaise. S’il semble évident et presque logique que le français et l’anglais peinent à disposer de la même visibilité, du même statut, le camfranglais est peut-être la manifestation naturelle d’un pays qui vit à cheval sur plusieurs histoires et héritages.


Deux langues pour un pays : une aubaine pour le développement
Au-delà des différences de représentations entre le français et l’anglais, les autorités camerounaises comptent s’appuyer activement sur ce particularisme pour développer le pays. En effet, les opérateurs économiques sont actuellement déterminés à tourner leurs activités vers l’étranger. Les grands projets en cours au Cameroun nécessitent une communication, des contacts d’affaires réguliers et suivis avec des partenaires installés aux quatre coins du monde, notamment dans des États comme Doubaï, la Chine, la Corée du Sud ou le Japon. L’ensemble des forces vives du pays, les leaders d’opinion, les personnalités publiques, les élites perçoivent la nécessité d’être bilingues dans le contexte actuel pour bénéficier d’une plus large audience. Leur statut spécial leur impose en effet de s’adresser à la totalité du public national ou international, notamment lorsqu’ils sont sollicités par les médias. En somme, la pratique des deux langues officielles est en train d’atteindre sa vitesse de croisière, pour le bon développement du pays. Elle a cessé d’être la préoccupation des seuls cercles d’intellectuels. Le but aujourd’hui, malgré la persistance de déséquilibres, est de profiter pleinement de cet avantage comparatif.
En somme, le bilinguisme est une réelle spécificité du Cameroun, en termes de réussites comme d’échecs. Rendre une population totalement pratiquante de deux langues véhiculaires est un défi, et aucun État ne peut réellement se vanter d’avoir réussi à le relever. Les Canadiens possèdent soit le français, soit l’anglais, mais très rarement les deux. En Belgique la situation est très similaire. Cependant, le Cameroun peut à court et moyen termes se servir de ce legs prégnant pour parvenir au développement.

Retrouvez cet article en intégralité dans CAPECO Africa N° 1